Mais, au fond, ils sont trop intelligents pour épouser toutes ces querelles. Ils veulent s’en abstraire, dans leur monde immuable et fermé, vivre comme vécurent leurs pieux ancêtres et diriger en silence, dans l’ombre, les affaires des croyants, sans s’inquiéter ou non du maître du Mogh’rib, toujours si effacé et si lointain.
De superbes négresses esclaves nous servent le thé et la diffa de lait et de viande poivrée. Sous leur mlahfa de laine sombre, elles ont des corps souples et musclés, d’une perfection de formes qui se devine à chaque mouvement. Et elles sourient à demi, roulant les globes blancs de leurs grands yeux d’une animalité caressante.
Comme elle est loin des horreurs du dehors, cette zaouïya cachée derrière des murs, et des enceintes successives, et des cours, et des corridors ! Comme elle est immaculée et paisible, dans la putréfaction et les hurlements d’Oudjda !
C’est sur cette impression de calme profond, recouvrant du mystère, que je pars.
Pour la dernière fois, nous retraversons encore tout le chaos d’Oudjda, sous le soleil, de midi, et nous ressortons par la même porte de l’Est.
C’est la fin. Le somptueux rideau vert et argent des oliviers s’est refermé sur toutes ces courtes visions, sur ce rêve de quelques heures, tenant de l’ivresse et du cauchemar.
Et, malgré tout, avec tous ses contrastes, Oudjda sordide, affamée, prostituée, Oudjda, la ville de la putréfaction et de la mort, m’a laissé une de mes impressions d’Afrique les plus profondes, les plus saisissantes. Je l’ai quittée sans la fuir, presque à contre-cœur, gardant le souvenir nostalgique des rares instants où, comme furtivement, elle s’est montrée à moi, calme et souriante, d’une beauté mélancolique de princesse déchue, plongée en plein cœur de l’effroi et des ruines marocaines, dans ce pays où tout sommeille et où tout croule, lentement, sous les regards indifférents des hommes qui n’essayent pas de lutter contre l’anéantissement, qui ne croient pas à la force humaine…
Tlemcen, 27 mars 1904.