Et c’est dans la boue et la putréfaction que nous entrons, parmi les mares stagnantes parées d’efflorescences verdâtres, où croupissent des déjections, des bêtes mortes, des débris immondes et des loques.
Au lieu du silence et du recueillement des autres villes de l’Islam, ici, c’est un grouillement compact et bruyant, une tourbe qui se démène et roule dans la vase des rues. On dirait qu’un vent de fièvre a passé sur Oudjda. Les gens semblent se hâter, eux qu’on s’attendait à voir marcher lentement, gravement.
Ils se pressent, se bousculent. Pour quelles affaires urgentes, pour aller où, puisque c’est le soir et que les portes vont être inexorablement closes ?
D’abord quelques ruelles misérables, puis une première place bordée de maisons jadis blanches et qui s’écroulent, étalant de larges lèpres noires, montrant des lézardes profondes comme des blessures. S’ouvrant sur la fange noire du sol, des boutiques, alvéoles étroits où s’entassent des marchandises et des victuailles : olives noires, luisantes, dattes brunes pressées en des peaux tannées, jarres d’huile verdâtre, pains de sucre enveloppés de papiers bleus.
Sur les sentiers un peu secs, la foule se tasse le long des murs que le continuel frottement des mains polit et souille.
Quel mélange de races, de types, de costumes ! Citadins de Fez ou d’Oudjda, en djellaba de drap fin, le visage blanc et impassible, au regard de ruse et d’orgueil… Nomades en haillons terreux, enturbannés et encapuchonnés, le chapelet au cou, profils réguliers et durs, plus connus pourtant et plus sympathiques… Femmes loqueteuses, minables, roulées dans de vieux haïks de laine sale, traînant leurs savates dans la boue…
Courant entre les piétons, fuyant comme des bandes de souris sous les pieds des chevaux, des nuées d’enfants quémandeurs, effrontés, polis pourtant, avec de doux minois, avec de longs yeux de caresse… Enfin ce sont les soldats et les rôdeurs, à peine distincts les uns des autres, visages de famine et de pillage, les Guéballa du centre surtout, robustes encore après de longs mois d’atroce misère, avec des faces osseuses, des dents aiguës et des yeux luisants. Quelques-uns portent la veste rouge du Makhzen, par-dessus d’indicibles loques.
Tout cela parle à la fois, se dispute, chante, rit, plaisante… Car, dans cette ville de pourriture et de misère, à cette heure dernière du jour, une gaieté règne, une gaieté insolite et sinistre qui achève d’assombrir le spectacle, de le rendre effrayant.
Elle tient de la folie et du désespoir, cette gaieté factice, et les plaisanteries qui sonnent très haut sont atroces ou obscènes. A tous les coins de rues, des colloques brutaux entre les soldats, les gamins et les prostituées, femelles épuisées, décharnées, de ces mâles que tenaillent la faim et la luxure, qu’on a amenés ici de très loin, pour les vouer à une effroyable agonie, dans l’inconscience et le désordre du Mogh’rib en convulsions.
En entrant dans Oudjda, on a la sensation d’un recul subit dans les siècles, d’un brusque retour à la sombre vie du moyen âge.