On parle bestiaux, moutons, chameaux, alfa et marchés à présent. Et ce sont ces conversations de pasteurs que j’entendrai répéter à toutes les étapes jusqu’à Géryville, jusqu’à Aflou et jusqu’à Boghari…

Enfin, longtemps après minuit, tout se tait, et je m’endors, malgré le froid qui transperce burnous et couvertures, et malgré les étirements félins de Loupiot, pelotonné contre ma poitrine.

Nous entrons dans la plaine au lever du jour.

D’abord, nous suivons une piste pierreuse, dans un terrain dénaturé qui s’irise de teintes violacées.

En face de nous, une muraille se dresse, haute, impénétrable, grise : zone de brouillard épais où le soleil, se levant à l’opposé, dessine de pâles arcs-en-ciel et de grands demi-cercles blancs qui semblent des voûtes sous lesquelles nous devons passer.

Il fait un froid glacial dans cette brume, et une buée argentée couvre bientôt nos burnous, le poil des chevaux et la barbe des goumiers.

Nous trottons pendant près d’une demi-heure, pour essayer de nous réchauffer, mais le froid augmente toujours, et nous descendons dans un petit cirque de monticules noirs où l’alfa est très épais. Bientôt de hautes fumées grises montent dans la brume, et des flammes claires coulent au ras du sable mouillé[29]. La bonne chaleur nous rend courage, apporte un peu de gaieté dans notre petite troupe dont le réveil fut maussade.

[29] Dans la région des Hauts-Plateaux oranais, très froide l’hiver, les cavaliers indigènes n’hésitent pas à mettre parfois le feu à la plaine d’alfa pour se réchauffer.

Un mokhazni et quelques goumiers nous rejoignent. Le mokhazni Ahmed s’en vient de Taghit, tout seul sur sa jument gris souris, pour revoir ses parents qui campent quelque part près de Brézizina, vers le Sud.

Une heure plus tard, quand la brume s’est dissipée, nous rattrapons les lents chameaux des sokhar Trafi, qui portent les bagages et une dizaine de caisses de cartouches que le goum doit convoyer au bureau arabe de Géryville.