C'est pendant ce séjour, en 1794, que M. Benjamin Constant fit la connaissance de Mme de Staël. Chacun sait que les bleues se détestent comme des poitrinaires. Peut-être que le spectacle de leur propre maladie, chez les infortunées affligées du mal d'écrire, leur rappelle trop visiblement leur condition. La jalousie aussi joue son rôle, et ce serait une chose frémissante à penser que dix bleues enfermées dans une même cellule.

Mme de Charrière, sans se douter qu'un jour Mme de Staël lui succèderait dans l'imagination de M. Benjamin Constant, avait jeté sur lui des préventions contre celle qu'elle nommait l'ambassadrice. Mais les préventions causent quelquefois le contraire de ce qu'on en pourrait attendre. La grâce et l'esprit, dans un objet contre lequel nous sommes prévenus, nous surprennent agréablement. La prévention ne saurait tenir contre des qualités réelles, et notre mobile esprit passe souvent alors d'un extrême à l'autre.

À la première rencontre que M. Benjamin Constant fit de Mme de Staël, le 30 septembre 1794, à Coppet, il commence à trouver que Mme de Charrière a jugé un peu sévèrement cette femme remarquable. Ce n'est pas uniquement une machine parlante, comme l'a charitablement insinué sans doute Mme de Charrière. Il remarque en elle de l'imprudence sans doute, de l'activité par tempérament, beaucoup de paroles, mais de la bonté, de la confiance, de l'abandon, de la bonne foi.

Trois semaines après c'est bien autre chose. La mine est chargée et l'explosion éclate. De quel visage Mme de Charrière en dut-elle recevoir le choc, quand, doublement vieillie par la douleur et par l'âge, elle lut les lignes suivantes que M. Benjamin Constant lui adressait le 21 octobre à propos de Mme de Staël:

«J'ai rarement vu une réunion pareille de qualités étonnantes et attrayantes, autant de brillant et de justesse, une bienveillance aussi expansive et aussi cultivée, autant de générosité, une politesse aussi douce et aussi soutenue dans le monde, tant de charme, de simplicité, d'abandon dans la société intime. C'est la seconde femme que j'ai trouvée qui m'aurait pu tenir lieu de tout l'univers, qui aurait pu être un monde à elle seule pour moi: vous savez quelle a été la première. Mme de Staël a infiniment plus d'esprit dans la conversation intime que dans le monde; elle sait parfaitement écouter, ce que ni vous ni moi ne pensions; elle suit l'esprit des autres avec autant de plaisir que le sien; elle fait valoir ceux qu'elle aime avec une attention ingénieuse et constante, qui prouve autant de bonté que d'esprit. Enfin, c'est un être à part, un être supérieur tel qu'il s'en rencontre peut-être un par siècle, et tel que ceux qui l'approchent, le connaissent et sont ses amis, doivent ne pas exiger d'autre bonheur.»

Ce n'est point un observateur impartial, on le comprend de reste. Il est conquis. C'est un amoureux.

Ici l'amour et la politique vont marcher de front, car partout où se trouve le salon mobile de Mme de Staël, la politique occupe une large place[1].

Il est assez curieux d'y observer l'attitude de M. Benjamin Constant, saisie au vif dans une lettre écrite par un émigré à Mme de Charrière. Arrivé à Paris en 1795, M. Benjamin Constant s'était logé rue du Colombier. «J'ai cru voir dans ce choix un souvenir sentimental,» dit le correspondant de Mme de Charrière.

M. Benjamin Constant venait de faire ses débuts politiques par la publication de sa première brochure.

On devine ce que peut être sous le directoire l'homme, qui, le 14 octobre 1794, écrivait à Mme de Charrière: «Je suis devenu tout à fait Tallieniste.» Si Tallien pouvait représenter quelque chose, c'était la crapule et rien de plus. Il l'a bien prouvé à table et ailleurs. Dans une ou deux conversations que je me souviens d'avoir eu dans ma jeunesse avec le vieil Ouvrard, j'en ai plus appris sur le ménage Tallien qu'il n'en faut pour fixer mes doutes, s'il m'en pouvait rester, sur la moralité des Thermidoriens.