— Plus maintenant !… Voyez-vous, maman, ces jours-ci, j’étais certainement bien fière de voir comme tous vous trouvaient délicieuse, mais je leur en voulais d’être si désireux de vous accaparer… Depuis que Jouventeuil n’est plus à nous deux, que les invités commencent à s’y succéder, je vis avec le regret de mon cher été où près de vous, Laine, j’étais si heureuse que jamais même, je n’aurais imaginé pouvoir l’être ainsi !… Tellement qu’il me semblait faire un rêve trop bon dont j’avais peur de me réveiller !… Si vous aviez passé des années et des années comme moi toute seule, sans que personne se souciât de vous, alors seulement vous pourriez comprendre quel amour et quelle reconnaissance, j’ai pour vous qui m’avez tant donné, à moi qui le méritais si peu… Même, je vous dois l’affection de mon père… Laine, ma chère chérie, vous lui avez montré à m’aimer… Et c’est tellement exquis qu’il sente maintenant qu’il a une enfant ! Entre vous et lui, je suis si bien !… Oh ! maman, qu’est-ce que je pourrai jamais faire pour vous, moi !

D’un ton bas, Ghislaine dit :

— Josette, vous êtes ma petite Joie, mon Bonheur !… Moi aussi, j’étais toute seule… Maintenant je ne le suis plus, puisque j’ai une enfant… Et cela me semble infiniment doux… Vous me faites beaucoup de bien, ma petite fille chérie…

Dans l’ombre grandissante de la pièce, sa voix avait résonné avec un tel accent de sincérité et de tendresse que le jeune cœur de Josette tressaillit d’une allégresse encore inéprouvée… Frémissante, avec un regard où était toute son âme, elle contemplait Ghislaine, n’osant croire encore qu’elle l’eût bien comprise ; et elle murmurait :

— Oh ! maman, maman, est-ce vraiment que je compte un peu pour vous, que je puis vous rendre un peu heureuse ?… Oh ! pourquoi est-il impossible que je devienne réellement votre petite fille, pour que vous ne me quittiez jamais… pour que vous m’aimiez comme les mères aiment leur enfant, par-dessus tout ! Laine, ma Laine chérie, apprenez-moi à être bonne, très sage, comme vous souhaitez me voir, parce que cette nouvelle Josette sera tout à fait la vôtre, sera votre vraie fille puisque c’est vous qui l’aurez créée… Aussi, celle-là, jamais vous ne l’abandonnerez ! j’en suis sûre !… Maman, ma bien-aimée, vous avez pris tout mon cœur, il faut le garder…

— Oui, mon enfant chérie, je le garderai, et avec infiniment de joie ! Jamais les mères, quelles que soient les circonstances, n’abandonnent leur enfant… Puisque vous êtes devenue ma petite fille, ayez confiance, ma Josette…

« Ayez confiance ! »… Dits par Ghislaine, ces mots avaient pour Josette une telle puissance, qu’une impression de paix et de sécurité absolue lui pénétra l’âme. Et, sans un mot, elle demeura le visage appuyé sur les genoux de Ghislaine, avec l’abandon délicieux de l’enfant qui se sait protégée…

Le crépuscule maintenant avait envahi toute la pièce que seule, éclairait la flambée joyeuse du foyer… Au dehors, c’était presque la nuit déjà, une nuit d’automne trempée de brume, où s’effaçait tout contour, toute silhouette, où tout bruit semblait mourir dans l’épaisseur blanche du brouillard.

Pour Ghislaine comme pour Josette, quelques minutes coulèrent très douces ; de celles où les âmes se sentent en une bienfaisante communion de tendresse…

Mais tout à coup, Ghislaine releva la tête. Il lui semblait qu’une rumeur soudaine venait du parc, devant le château même… Étaient-ce les chasseurs qui rentraient ?… Bruyants à ce point ?… Pourtant ils étaient peu nombreux… Quatre seulement… Les autres repartis le matin même…