Ghislaine avait la pleine conscience que jamais elle n’avait été, et jamais elle ne serait plus aimée que par ce jeune cœur qui s’était donné avec une fougue passionnée. La fillette fantasque et morose se révélait l’enfant la plus délicieusement délicate en sa tendresse caressante ; ayant pour l’exprimer, des mots, des prévenances, des intuitions qui trahissaient quels trésors enfermaient sa jeune âme, farouchement close aux indifférents.
Et, à toute heure enveloppée par cette ardente affection, Ghislaine ne sentait plus l’affreuse impression d’isolement qui l’avait tant meurtrie après la mort de son père. Toute, elle s’était donnée à la tâche maternelle qui illuminait l’horizon morne de son existence parce qu’elle était de celles qui trouvent leur joie à en répandre autour d’elles.
Elle revivait vraiment un instant sa vie des derniers mois, en cette après-midi d’automne, parce qu’elle feuilletait les pages où, par une habitude de solitaire, elle écrivait presque quotidiennement ce qui, dans les heures enfuies, avait occupé sa pensée.
Maintenant, les feuillets abandonnés, elle réfléchissait, le regard arrêté sur le petit portrait de Josette qui était sur sa table de travail… Photographie d’amateur, étrangement vivante, où l’enfant se retrouvait toute, avec la flamme de ses yeux de gitane qui savaient se faire si tendres, avec le sourire charmant de la bouche qui savait murmurer si bien aux heures sombres pour Ghislaine, tout de suite pressenties :
— Ne soyez pas triste, maman, votre petite vous aime tant, tant, tant !…
Maman ! Avec quelle expression de bonheur confiant et joyeux, d’abandon exquis, elle prononçait ce nom si nouveau sur ses lèvres qui en faisaient une caresse…
Comme le mot traversait soudain la pensée de Ghislaine, tout vibrant de la douce intonation familière, elle dit tout bas :
— Petite Josette, à vous seule, je dois, je veux penser !
Presque impérieusement, elle avait articulé les mots… Mais aussitôt, comme un défi ironique jeté à sa volonté, dans son esprit, se dressa le visage énergique de Marc de Bresles…
Elle eut un tressaillement impatient. Pourquoi donc pensait-elle à lui ?… Parce qu’il était du nombre des hôtes attendus le soir même ?… Parce que, dans ces feuilles qu’elle venait de relire, elle avait été souvent, très souvent, amenée à le nommer, à parler d’une causerie qu’ils avaient eue, d’une soirée passée ensemble, à noter une réflexion qu’il avait faite ou qu’il avait éveillée chez elle ?…