— Pas plus que sa grand’mère, son père ne s’occupe d’elle ?
— Peut-être un peu plus que Mme de Maulde, il soupçonne que Josette n’est pas faite pour accepter une existence sevrée absolument de tendresse. Mais, avant tout, elle a toujours été pour lui une façon de joujou drôlet, dont les fantaisies et les propos de gamine très clairvoyante l’amusent entre temps, quand il a le loisir d’y prendre garde. Il paraît persuadé qu’il est un excellent père parce qu’il l’emmène assez souvent au Bois, dans son mail, ou l’accompagne parfois à cheval le matin, car elle adore monter ; parce qu’il lui apporte des fleurs, des bibelots, des bonbons, ne lui adresse jamais une observation et lui caresse volontiers les cheveux, en lui disant qu’elle les a presque aussi beaux que ses yeux dont il est très fier… Pour être juste, je dois reconnaître que, depuis quelque temps cependant, il semble entrevoir qu’elle mérite plus et mieux qu’il ne lui a jusqu’ici donné…
Pourquoi l’entrevoyait-il ? Dans la pensée de Ghislaine, passa le souvenir d’une conversation inattendue qu’elle avait eue un soir avec M. de Moraines, dans laquelle, pressée par ses questions, elle lui avait clairement laissé voir le jugement qu’elle portait sur la frivole affection qu’il donnait à sa fille. Elle se rappelait cette attention profonde avec laquelle il l’écoutait, lui répondait, sans une dénégation ni une excuse, sa physionomie spirituelle transformée par une expression grave du regard quand il s’était sévèrement reconnu un mauvais père pour Josette. Ce soir-là, elle avait compris qu’il n’était pas uniquement un brillant clubman, qu’il valait mieux que sa réputation morale et que sa vie…
Un peu désorientée, Mme Dupuis-Béhenne avait écouté Ghislaine se demandant si elle parlait ou non sérieusement. Elle interrogea :
— Ainsi cette petite Josette n’est pas insupportable comme on l’avait dit ?
— Insupportable ? Mon Dieu, je crois que sans grande sévérité, bien des gens pourraient, en effet, la trouver ainsi. Mais Je suis, moi, ou très indulgente ou très aveugle. Avec ses caprices, ses accès de sauvagerie morose, ses sautes d’humeur imprévues, inexplicables, ses boutades, ses naïves hardiesses de propos, elle possède une incroyable puissance de séduction ; elle a des retours, des élans, des délicatesses, des mots exquis qui font qu’on lui pardonne tout !… Quelle vraie femme elle sera plus tard et comme elle sera délicieuse et redoutable, si volontaire, si passionnée et si charmeuse !
— Ghislaine, si elle est ainsi, ce sera peut-être pour elle le bonheur de vous avoir trouvée sur sa route !
Simplement, Ghislaine dit :
— J’essaie de faire pour elle ce que j’aurais fait pour une jeune sœur, mieux encore, pour ma fille. Josette, en dépit de ses déclarations de petite femme désillusionnée, me paraît un vrai bébé ; près d’elle, je suis si vieille ! si vieille ! plus vieille, oh ! réellement plus, que sa grand’mère !
— Au visage près, n’est-ce pas ? mon enfant… Pourquoi rattachez-vous votre manteau ? Vous ne partez pas déjà ?