— Pardonnez-moi, je vous en supplie… Mais sans le savoir, vous m’avez rendue trop jalouse ce soir ! Je vous l’ai dit, ceux qui veulent mon cœur, je les veux tout à moi !… Ne m’aimez pas ! vous serez plus heureuse !…
VIII
— Alors, Ghislaine, vraiment vous n’êtes pas trop mal chez Mme de Maulde ?
Et autant des yeux que des lèvres, Mme Dupuis-Béhenne interrogeait Ghislaine avec une affection anxieuse. Depuis trois jours, elle était de retour du Midi et, pour la première fois, elle revoyait la jeune fille qui avait obtenu, cette après-midi-là, quelques heures de liberté.
Jusqu’alors Ghislaine avait peu parlé d’elle-même, interrogeant surtout sa vieille amie sur le séjour fait à Cannes. Maintenant, il lui fallait répondre à son tour. La voix un peu lente, elle dit :
— Non, je ne suis pas malheureuse, chère madame ; avec le temps, d’ailleurs, on s’habitue à tant de choses ! Cela fait maintenant près de trois grands mois que je suis chez Mme de Maulde. Je commence à être bien acclimatée dans ma situation nouvelle.
Mme Dupuis-Béhenne la regarda une seconde, cherchant à démêler si elle était ou non sincère. Mais il y avait trop de choses imprécises dans son accent et dans son regard pour que, peu perspicace, elle pût pénétrer son intime pensée. Physiquement, la jeune fille semblait moins abattue que trois mois plus tôt ; la pâleur du visage s’était rosée un peu, la ligne de l’ovale était moins effilée ; mais le sourire trahissait toujours le même infini détachement qui émanait aussi des paroles.
Il y eut dans le salon un court silence. Une grosse averse battait les vitres et les yeux songeurs de Ghislaine regardaient sans voir vers les carreaux ruisselants. Mme Dupuis-Béhenne demanda :
— La marquise de Maulde est-elle aimable avec vous ?
— Mais oui, en général… Du moins, quand elle en a le loisir ! Je la vois fort peu ; quoiqu’un peu plus pourtant que sa petite fille, car, de temps à autre, elle réclame… — oh ! avec beaucoup de bonne grâce ! — mes services pour écrire quelque billet pressé ou donner un ordre, ou lui faire des commissions. Mais, somme toute, Josette et moi, nous n’occupons qu’une place infime — pour ne pas dire nulle, — dans l’existence ultra-remplie qu’elle s’est créée pour son plus grand agrément.