Un frémissement l’ébranla encore. Mais elle se domina aussitôt. Quelqu’un descendait, venant d’un étage supérieur. A quoi songeait-elle donc de demeurer ainsi, sur ce palier, s’exposant à la curiosité du premier passant venu ?

Lentement, elle se prit à descendre les marches, arriva sous la porte cochère. La bise âpre d’hiver lui cingla le visage, dissipant l’espèce de torpeur angoissante qui l’avait abattue.

Devant elle, enchâssée dans un kiosque, une horloge marquait dix heures et demie. Elle songea :

— Il n’est pas tard ! J’ai le temps d’aller sans hâte, en réfléchissant tout à mon gré, à mon rendez-vous chez Mme Dupuis-Béhenne. J’arriverai de façon à causer avec elle avant le déjeuner. Elle a beaucoup de relations, beaucoup d’expérience aussi, et elle pourra peut-être m’aider à découvrir à quoi je pourrai être bonne pour gagner ma vie.

Gagner sa vie ! Ces mots résonnaient dans son esprit comme une note fausse, meurtrissant en elle d’obscures fiertés de race. Ses aïeules avaient toutes été des grandes dames délicatement raffinées, et elle, leur descendante, tressaillait d’une sourde révolte en se sentant entraînée dans l’humble phalange de celles qui sont salariées.

A quoi bon cette révolte ! Ne savait-elle pas que, devant la nécessité, elle n’avait plus qu’à s’avouer vaincue, en acceptant bravement sa destinée, avec le courage qui était de tradition chez les de Vorges ? Maintenant qu’elle avançait dans la foule indifférente des passants, sans illusion, elle voyait ce qu’allait être cette destinée. Me Chauvelin avait raison. C’était réellement une femme que Ghislaine de Vorges, — non plus une jeune fille. D’ailleurs, elle avait grandi sans mère et appris, presque enfant encore, à vivre repliée sur elle-même.

Pourtant, comme les privilégiés, elle avait eu son heure de vraie jeunesse, d’exquise foi dans l’avenir, d’espoirs délicieusement fous, de griserie juvénile dans le plaisir qu’elle goûtait avec une avidité de créature vibrante. Très fêtée partout, elle avait cru, sans en douter, que, parmi ces jeunes hommes si empressés autour d’elle, il s’en trouverait un, sûrement, qui, pas plus qu’elle-même, ne mêlerait à l’amour, le méprisable souci d’argent ; un qui ne se préoccuperait point qu’elle eût pour toute fortune son vieux nom aristocratique et la situation que lui donnait dans le monde le grade de son père.

Mais le temps et les faits s’étaient chargés de la détromper, de lui apprendre que, si elle voulait se marier, il lui fallait, fille sans dot, n’être pas fort difficile. Et comme elle était incapable de donner sa vie sans amour ni foi, elle avait compris que, selon toute vraisemblance, elle ne serait, sans doute, pas du nombre de celles qui connaissent les joies des épouses.

Si cette certitude, acquise impitoyablement, lui avait été cruelle, du moins, elle avait gardé le secret de la blessure reçue… Si plusieurs s’étaient étonnés du détachement sceptique que trahissaient parfois ses paroles, personne, du moins, n’avait pénétré la profondeur d’amertume, de désenchantement et de tristesse creusée en elle par ses découvertes de chaque jour qui métamorphosaient, avant l’âge, la jeune fille confiante en une femme sans illusion.

De plusieurs expériences faites, bon gré, mal gré, elle était sortie avec un tranquille mépris pour la foule de ces jeunes hommes si prompts à lui faire leur cour et si dédaigneux de lui offrir leur nom parce qu’elle était sans fortune ; les jugeant désormais à leur mesure, elle leur avait fermé sa vie et ne leur ouvrait que son salon, leur demandant seulement d’y faire bonne figure, quand il lui avait plu de leur en permettre l’entrée… Écœurée de se heurter sans cesse à de misérables préoccupations d’argent, à peine dissimulées parfois, elle en était arrivée à une indulgence infinie pour la désinvolture de beau joueur qu’apportait son père à dédaigner tout calcul ; et, avec une générosité hautaine, elle avait, à l’avance, accepté les conséquences d’un état de choses dont, seule, elle porterait le poids. Volontairement, elle avait vécu dans l’heure présente, se dépensant en véritables prodiges pour maintenir l’équilibre d’un budget sans cesse culbuté par les dépenses du général, pour recevoir dans un décor d’élégance, aller dans le monde, y tenir la place qu’exigeaient le nom et le grade de son père.