Pourquoi ?… Le besoin de voir clair en elle devenait si fort que, d’instinct, comme elle passait devant la chapelle du Saint-Sacrement, elle en monta les marches.
A cette heure, la chapelle était presque déserte. Au dernier rang des chaises, le long de la muraille, un misérable somnolait, les mains jointes d’un geste machinal ; un vieillard égrenait son chapelet ; des enfants, assis près d’une gouvernante, attendaient, avec des mines impatientes, qu’elle eût achevé sa prière… Ghislaine ne remarqua ni les uns ni les autres ; elle allait tout droit vers l’autel où l’ostensoir flamboyait autour de l’Hostie, devant laquelle deux religieux priaient.
Elle s’agenouilla, avec un signe de croix ; puis elle cacha son visage dans ses mains, enveloppée soudain par le calme profond que distillait le silence de la chapelle, dont les murs étouffaient la rumeur de la vie du monde. Aucun mot de prière ne lui montait aux lèvres ; mais toute son âme implorait le secours divin, la force qui fait les vaillantes et les dévouées… Et sa pensée recueillie précisa sans pitié :
— Je souffre, parce qu’il me faut donner Marc de Bresles à Josette !
Donner ! Le mot la fit tressaillir… Donner ! mais la vie de Marc ne lui appartenait en rien. Il l’avait jadis entourée d’une sympathie profonde, d’une sollicitude délicate et chevaleresque, — parce qu’elle était seule. Elle s’était sentie avec lui en communion de goûts, d’idées… Mais jamais, il ne lui avait fait entendre une parole qui pût éveiller en elle la pensée qu’elle eût une place dans sa vie…
Alors pourquoi eût-elle tant souhaité que ce fût un autre qui conquît enfin le jeune cœur de Josette ? Car il l’avait conquis ; elle le savait, avant même que la jeune fille lui en eût fait l’aveu avec une confiante tendresse… Et parce qu’elle connaissait son enfant, elle mesurait la force et la profondeur du sentiment, né d’une estime très haute, qui l’attirait vers Marc. Josette avait dit : « S’il me demandait d’être sa femme, il me semblerait que le bonheur même vient à moi. » Et elle était de celles qui ne donnent pas deux fois leur âme…
Avec la même impitoyable clairvoyance, Ghislaine pensa :
— Mon rôle, à moi, c’est de les rapprocher comme elle, ma Josette, le désire, comme le souhaite Mme de Maulde, comme lui, peut-être, le rêve…
Oui, elle devait les rapprocher, autant qu’il dépendait d’elle, tenter de donner à l’enfant qui lui était si chère, son bonheur de femme, après avoir été la suprême source de joie de sa jeunesse… Elle devait faire cela, sans nul misérable retour sur elle-même, oubliant qu’à certaines heures, elle avait senti qu’elle eût été infiniment heureuse de confier son isolement à un homme tel que Marc… C’eût été le repos… C’eût été sa part de bonheur humain !
Qu’importe ? Il fallait que, jusqu’au bout, elle accomplît la tâche qui avait été le viatique et la joie de sa solitude, qui lui avait apporté l’illusion bénie d’une maternité…