Mais j’emporte une âme à jamais blessée,
Et mon doux espoir s’est évanoui…
Les mains de Ghislaine frémirent sur l’écaille de son éventail. Ah ! pourquoi ne pouvait-elle supplier cette femme de se taire, de ne point ainsi remuer en elle, de sa voix chaude, tous les rêves, tous les espoirs, toutes les illusions exquises que, seules, les jeunes ont le droit de connaître… Elle les avait connus jadis, dans la fête de ses vingts ans… Qu’il y avait longtemps de cela ! A peine, maintenant, elle était encore une jeune femme. Seuls, les hommes que la maturité atteint, — comme Dechartres, — pouvaient la trouver charmante. Marc, lui, était parmi les jeunes ! Il avait son âge à elle, peut-être moins même ; mais largement, elle était l’aînée, mûrie avant l’heure par la vie, destinée à vieillir seule…
La cantatrice chantait :
Donnez-moi le bonheur dont mon âme a soif !
Cette prière désespérée, elle aussi, à certaines heures, elle l’avait eue sur les lèvres, dans le cœur, dans tout l’être, faible autant que les autres femmes, aussi altérée de tendresse que l’était Josette qu’elle voyait écouter la musique troublante, avec de larges prunelles graves et passionnées qui regardaient vers l’invisible…
Lui, Marc, près d’elle, la contemplait, une expression de rêve sur son visage énergique. En son âme même, vibrait sans doute aussi le chant dont l’écho résonnait jusque dans ces cœurs de mondaines, d’hommes de cercle, qui toutes, tous, avaient sûrement fait à une heure ou à une autre, le songe éternel !
Avec la sensation d’une délivrance, Ghislaine entendit mourir les dernières notes qui avaient la poignante mélodie d’un adieu… Mais l’impression avait été si profonde, qu’elle ferma une seconde les yeux pour cacher une buée de larmes que ses nerfs trop douloureusement tendus y faisaient monter…
Aussitôt d’ailleurs, elle les rouvrit, la voix joyeuse de Josette l’appelait :
— Ghislaine, chérie !… Enfin je vous retrouve ! Où vous étiez-vous cachée ? Je voulais tant vous amener moi-même votre ami, M. de Bresles !