— Oui, je me souviens… Vous m’aviez, en effet, parlé de cette date… Il me semble qu’il y a si longtemps ! Je vous remercie d’être venu, d’en avoir trouvé le temps, au milieu de toutes vos occupations de la dernière heure.
— Je serais venu plus tôt, si je n’avais craint d’être indiscret…
Le soin qu’il mettait à ne rien trahir de la violence de son émotion donnait à son accent quelque chose de dur et de glacé qui dressait une invisible barrière entre leurs deux âmes. Où était le temps où leur causerie avait tant d’abandon ?…
Elle répéta :
— Indiscret ? Un ami comme vous ne l’est jamais !… J’aurais trouvé bien triste de ne pas recevoir votre adieu, de ne pas vous dire le mien en vous remerciant encore de… tout ce que je vous dois…
Ce qu’elle lui devait ?… Était-ce par une suprême ironie qu’elle parlait ainsi ?… Regrettait-elle qu’il l’eût amenée dans cette maison ? Car il l’y avait amenée !… Ou jugeait-elle que sa destinée était devenue meilleure ?…
Mystère ! sa gravité pensive, où il y avait aussi une sorte d’infinie lassitude, ne trahissait rien de son sentiment qu’elle gardait caché avec une dignité fière… Et elle n’était point de celles qu’on ose interroger, si désespérément qu’on souhaite le faire…
Plus forts que toutes ses résolutions, les mots jaillirent des lèvres de Marc :
— Puisque selon toute probabilité, je n’aurai pas l’honneur de vous revoir avant bien des années, — s’il m’est donné de vous revoir jamais ! — permettez-moi, madame, de vous dire que je suis heureux, que vous croyiez avoir à me remercier… Sinon, je vous aurais demandé pardon d’avoir été involontairement la cause première d’un changement dans votre vie que vous n’aviez sans doute pas prévu…
Elle le regarda de ses yeux profonds :