— Pénible ! soit… mais qui la faisait indépendante, ne devant rien à personne… Au-dessus de toute critique, de tout blâme, de toute supposition injurieuse !

Le visage de Mme Dupuis-Béhenne se colora, et elle regarda Marc, presque indignée :

— Blâmer Ghislaine !… Et de quoi ?… Elle a vu qu’il dépendait d’elle d’adoucir un peu une agonie supportée avec un admirable courage… Elle s’est entendu supplier de devenir la mère d’une enfant qu’elle aime profondément… Et elle s’est prêtée, sans souci d’elle-même, à ce qu’implorait d’elle un homme dont le dernier rêve a été de la rendre heureuse… La veille même du jour où il a été blessé, il lui avait écrit une lettre, restée inachevée, qu’il a voulu qu’elle lût, où il lui demandait d’être sa femme… Ghislaine a été généreuse et dévouée, et bonne… follement !… Oui, voilà de quoi on peut la blâmer !… Marc, qu’avez-vous donc contre elle ?… Que vous a-t-elle fait ?

Ce qu’elle lui avait fait ? C’était là un secret que nul ne devait pénétrer… Ah ! elle l’avait bien fait souffrir par ce mariage dont la nouvelle l’avait foudroyé, auquel, d’abord, il avait refusé de croire…

Lui aussi, tout bas, comme le comte de Moraines, il avait été conquis par le charme pénétrant de cette nature de femme très haute et très noble. Il avait pensé que ce serait une joie divine de vivre près d’elle, heureux par elle, en se dévouant à elle toute… Pourtant, il s’était tu, ne voulant pas l’entraîner dans sa vie aventureuse d’homme sans fortune, elle que les épreuves avaient déjà si fort meurtrie. Il avait résisté à la tentation délicieuse et redoutable de lui parler en cette unique journée, passée près d’elle, six semaines plus tôt ; la dernière où, — sans que nul pressentiment l’en eût averti, — il eût pu lui demander de devenir sienne, pour la peine comme pour la joie…

Maintenant qu’une circonstance étrange avait fait d’elle la comtesse de Moraines ; qu’elle avait accepté de servir de mère à une enfant orpheline qu’elle n’abandonnerait pas ; maintenant surtout que son avenir était assuré, elle était perdue pour lui… Jamais plus, il ne pourrait revoir en elle la Ghislaine de Vorges qu’il avait mise si haut, au-dessus des autres femmes ; que, silencieusement, il avait entourée d’un culte fervent, où il entrait tant d’estime, de respect, d’admiration… Certes, il la savait incapable d’un misérable calcul d’intérêt. Et pourtant, il ne lui pardonnait pas d’avoir renoncé à sa hautaine pauvreté, d’accepter la fortune d’un homme qui, en réalité, n’avait jamais été qu’un étranger pour elle… Comment avait-elle pu consentir à cela ? Comment, elle, si fière, s’était-elle exposée aux suppositions outrageantes de ceux qui ne la connaissaient pas ?… Comment n’avait-elle pas compris que certains dévouements sont pures folies, et avait-elle accompli celui-là avec ce mépris altier de ce qui en pouvait résulter pour elle ?

Mais toute cette révolte qui grondait en lui, il devait la taire… Déjà, il n’avait que trop trahi l’amertume qui lui emplissait l’âme. Par un violent effort de volonté, il se domina, et dit :

— Chère madame, vous avez raison, je n’ai qualité ni pour approuver ni pour blâmer Mlle de Vorges, qui a agi comme elle a cru devoir le faire. Je suis, en effet, mauvais juge en la circonstance…

Très sérieuse, Mme Dupuis-Béhenne dit :

— C’est vrai, Marc, car vous ne pouvez comprendre ce qu’était la situation, ne l’ayant pas vue de tout près comme nous, comme moi, qui, jusqu’à la dernière minute, ai espéré que quelque circonstance — même, mon Dieu, la mort de ce malheureux ! — empêcherait le mariage de s’accomplir, puisque la loi exigeait un certain délai… Mais il était écrit qu’il se ferait !… Aujourd’hui, ce sont de nouvelles difficultés. Ghislaine refuse absolument d’accepter les avantages que M. de Moraines, son mari, lui a reconnus par testament.