—Je vous rends grâce, je ne prends jamais rien le matin.

—Monsieur le baron consentira bien à faire une exception en ma faveur? Ah! j'ai un vin comme peu de princes en possèdent. Je ne vous dirai pas combien chaque bouteille me coûte. Sachez seulement que le dernier ministre de France à Bruxelles lorsqu'il était encore ambassadeur auprès de la cour de Portugal, l'avait fait récolter et préparer pour lui-même, à Oporto. Je n'en ai qu'une vingtaine de bouteilles. Il faut que vous le goûtiez bon gré mal gré.

—Eh bien, soit, si cela peut vous faire plaisir.

M. Steenvliet tira un cordon de sonnette, alla au-devant du domestique, lui donna ses ordres, et revint vers son noble visiteur.

—Je suis venu dans l'intention de vous parler d'une affaire très importante, balbutia le baron en hésitant.

—Non, je vous en prie, ne parlons pas encore d'affaires, mon bon monsieur d'Overburg,—mon ami, oserai-je dire.—Causons d'abord un instant de choses agréables. Tout à l'heure je vous écouterai avec plaisir. Veuillez vous asseoir. Comment se porte madame la baronne? Et les enfants, surtout la charmante et spirituelle mademoiselle Clémence?

—Dieu merci, passablement bien, Monsieur. Ils m'ont chargé de vous saluer en leur nom.

—Quel honneur pour moi! Tant de bonté de leur part! Ah! monsieur le baron, je ne l'oublierai de la vie, cet après-midi que j'ai passé à votre château, avec mon fils Herman, au milieu de votre noble famille. Quelle différence avec le monde bourgeois dans lequel je suis obligé de vivre! Ne secouez pas la tête, monsieur le baron. C'est parmi les gens de votre caste qu'il faut chercher la véritable politesse, l'affabilité qui convient, la bienveillance unie à la générosité. Nous autres, bourgeois, nous consacrons toute notre vie à gagner de l'argent. Nous n'avons pas le temps de nous exercer à ces manières exquises et distinguées… Mon fils Herman a bien, il est vrai, reçu une bonne éducation; mais, hélas, il ne me cause que du chagrin et me fait craindre pour son avenir.

Le domestique parut avec un plateau d'argent sur lequel il y avait une carafe de cristal et une couple de verres. Il posa le tout sur un guéridon et s'éloigna.

Après avoir rempli les verres, M. Steenvliet en offrit un à son hôte et lui dit: