—Et que m'importe votre lettre, répondit le comte dédaigneusement sans avancer la main.

Mais il n'eut pas plutôt dit ces quelques mots, qu'une réflexion le fit revenir sur ce premier mouvement de mépris.

Déjà Nicétas avait reposé la lettre sur la table.

—Donnez, dit le comte.

Se plaçant sous le chassis d'où la lumière tombait vive et crue, il lut:

«Voudrez-vous lire cette lettre? Aurez-vous le courage de la lire?

«Pourtant, il faudrait que vous sachiez.

«A vous aussi il a manqué une mère, un père, mais en grandissant vous avez compris que vous aviez la fortune, la considération, l'honneur, le nom; rien à mendier; pas d'indignation à dompter; pas de situation à conquérir; la vie toute faite, un peu vide d'affections sans doute, cependant aimable, brillante, solide, forte à jamais et pouvant s'emplir de joie et d'amour. Il s'agissait pour vous de laisser couler les jours, doucement, sans rien brusquer, et le bonheur était là tout prêt à vous attendre, à vous guetter.

«Pour moi, si je n'ai eu ni parents ni soutien dans mon enfance, en grandissant j'ai vu s'assombrir mon ciel déjà chargé, il fallait faire ma place. Comment? Qu'est-ce qui aide les abandonnés, les solitaires, les pauvres? Et je n'étais pas humble. Et j'ai toujours repoussé les platitudes avec dégoût. Et je sentais dans mes artères la chaleur d'un sang de sauvage.

«Alors, j'ai considéré la vie comme une bataille, bataille contre le destin le plus injuste, le plus inégal qui soit. J ai donc combattu en vindicatif que je suis, à coup d'épaule, à coup de poing; c'est une habitude que j'ai prise d'autant plus facilement qu'elle s'accordait avec mon tempérament, et je n'ai jamais pu l'abandonner; j'en ai été l'esclave, même dans l'amour.