Quand, cédant à ses demandes, il avait consenti à partir, un marché était intervenu entre eux: «Vous vous souviendrez»; c'était une condition; puisqu'elle ne l'observait pas, il allait reprendre l'entretien au point où il avait eu la naïveté de l'interrompre, et cette fois, il irait jusqu'au bout: elle ne voulait pas de l'amour respectueux dont il se serait contenté; à elle la responsabilité de ce qui arriverait.

Ce jour-là, elle venait ordinairement à Paris pour travailler dans l'atelier de Casparis; avant d'arrêter son plan, il voulut savoir si elle viendrait; sans doute c'était une sorte de faiblesse, quelque chose comme une acceptation «des empêchements» mis en avant par lady Cappadoce; mais si comme il en était sûr à l'avance, les empêchements n'existaient pas pour Casparis, il n'en serait que plus ferme dans sa résolution.

A l'heure où il savait qu'elle devait arriver, il alla s'installer avenue de Villiers, et en se promenant à une petite distance de l'atelier du statuaire, il attendit; bientôt, il la vit descendre de voiture, accompagnée de lady Cappadoce, et aussitôt, il partit pour la gare de Sceaux.

Pour l'exécution du plan qu'il avait combiné, il fallait, en effet, qu'il s'introduisit dans la chambre de Ghislaine, non après le dîner, mais pendant le dîner, et pour cela, il avait besoin d'arriver de bonne heure à Chambrais.

Que Ghislaine fît laisser ses fenêtres ouvertes le soir, quand elle n'imaginait pas qu'on pourrait entrer chez elle, rien n'était plus naturel, mais instruite par l'expérience, elle avait dû prendre des précautions pour empêcher une nouvelle surprise, et il y eût eu naïveté à lui de procéder une seconde fois de la même façon que la première. Qu'il se présentât à la grille d'entrée, et le concierge ne le laisserait pas probablement passer. Qu'il essayât de pénétrer dans la chambre à la nuit tombante, et il trouverait les volets clos: il devait donc manoeuvrer autrement.

C'était à sept heures que Ghislaine dînait avec lady Cappadoce, et c'était à la même heure que les jardiniers cessaient leur travail pour rentrer chez eux. Sa combinaison reposait sur cette concordance. A sept heures, l'aile du château où se trouvait l'appartement de Ghislaine devait être abandonnée; à sept heures les jardins devaient être déserts; enfin à sept heures, les maçons qui réparaient le mur du parc finissaient leur journée; si le hasard le favorisait, il avait des chances pour arriver à cet appartement sans être rencontré et aperçu; s'il ne le favorisait point, il s'en tirerait comme il pourrait ou il ne s'en tirerait pas; sa vie eût-elle été en jeu que, dans l'état de surexcitation où il se trouvait, il n'aurait pas hésité.

Au mur, la chance fut avec lui, et elle l'accompagna dans les jardins qui, comme il l'avait prévu, étaient déserts; mais ce qu'il n'avait pas prévu, c'était que les persiennes de l'appartement de Ghislaine fussent déjà fermées, et cependant quand il arriva en vue du château, il vit qu'elles l'étaient. Il resta décontenancé, ne pensant même pas à se cacher: c'était l'anéantissement de son plan.

Mais dans cette façade, un petit perron descendait au jardin; si la porte n'était pas fermée il pourrait entrer par là; assurément cette voie était plus périlleuse, mais il n'avait pas à choisir: cela ou rien. Il monta le perron et mit la main sur le bouton de la porte qui s'ouvrit.

N'allait-il pas rencontrer quelque domestique, le bruit de ses pas n'attirerait-il pas l'attention?

Marchant sur la pointe des pieds dans le vestibule sonore, il ouvrit la première porte qu'il trouva et qui, d'après son estime, devait conduire dans l'appartement de Ghislaine. L'obscurité l'empêcha tout d'abord de se reconnaître, mais bientôt il vit que cette pièce meublée simplement devait être habitée par la femme de chambre qui couchait auprès de Mlle de Chambrais. Il continua d'avancer et, ouvrant une autre porte, il se trouva dans un vaste cabinet de toilette, celui de Ghislaine.