Puis, tout de suite, j'écrivis pour les enfants, et en vue d'être lu par eux, un roman: Romain Kalbris, où un garçon tient le premier rôle, mais en ayant près de lui une petite fille qui lui donne la réplique.

Un laps de temps assez long s'écoule sans que je m'occupe de l'enfance dans mes romans; une fille m'est née et, à la regarder grandir, ma curiosité trouve suffisamment à s'employer sans chercher des combinaisons de roman; puisque j'ai la réalité sous les yeux, je ne vais pas faire de l'observation de parti pris, aimant mieux suivre le développement et l'enchaînement de la vie qui confirment ou contredisent les faits déjà notés. Mais pour cela, l'observation naturelle n'en fonctionne pas moins spontanément avec la mémoire toujours affectueusement en éveil pour dégager ce qu'elle voit et l'enregistrer.

L'enfant, le mien, me ramène enfin aux enfants, et j'écris Sans famille que j'essaie sur ma fille en lui lisant chaque soir le travail de la journée.

Jusque-là, j'ai indifféremment mis en action des garçons et des petites filles; maintenant, il n'y aura plus de place pour les garçons, les petites filles la prennent toute pour elles: Pompon, la Petite soeur, Paulette, Micheline, le Sang bleu, et enfin Ghislaine, pour finir par En famille.

Voilà donc dix romans dans lesquels l'action pivote sur l'enfant. Peut-être est-ce beaucoup sur l'ensemble de ceux que j'ai écrits? Je ne me suis posé cette question qu'en faisant ma récapitulation en ce moment même: j'ai été où mon goût me portait.

Et cependant, quand j'envisage la place que l'enfant tient dans la vie, je ne peux pas trouver démesurée celle que je lui ai donnée: tout ne part-il pas de l'enfant, tout n'y ramène-t-il pas?

Sans doute, ce n'est pas une situation courante que celle d'une honnête fille entourée d'un milieu respectable, qui a un enfant avant son mariage; cependant, si l'on veut bien établir une statistique des enfants nés hors mariage, on sera surpris de voir combien ils sont nombreux.

C'est la situation de cette honnête fille et de son enfant que j'ai voulu présenter dans Ghislaine, un peu parce que dans Micheline je l'avais déjà abordée dans des conditions différentes et sans lui faire rendre tout ce qu'elle peut donner, limité que j'étais par mon sujet. Les deux romans forment donc pendant. S'il se trouve un lecteur curieux de les comparer, il verra comment, avec un point de départ presque le même, ils se ressemblent peu, et comment les deux petites filles, Micheline et Claude, diffèrent entre elles.

Parce que j'ai maintenant renoncé au roman, je n'ai pas en même temps perdu ma curiosité des enfants, qui s'est portée sur ceux d'un âge auquel on ne s'intéresse guère généralement,—les tout petits. J'ai une petite-fille et c'est elle que je suis, c'est à elle, à la naissance et au développement, aux manifestations de ses facultés, que s'appliquent mes études expérimentales. Et comme les notes qu'elles me fournissent ne seront jamais publiées, je peux leur donner une sincérité incompatible d'ordinaire avec l'imprimé, ses scrupules et ses apprêts; car ce n'est pas par des observations en robe de chambre qu'elles ont commencé, mais plus simplement encore,—en maillot.

Curieux le regard d'un enfant d'un jour? Mon Dieu oui, et d'autant plus que la science ne l'admet pas. Curieuse la façon dont s'exerce la première succion? Curieuse celle de la production des sons? Curieux le premier rire? Curieuse la mimique de l'enfant pour montrer les choses dont on lui parle? Mon Dieu oui, et d'autant plus que ces faits portent avec eux des interprétations qui ne tiennent pas dans ce que les philosophies d'un autre âge expliquent d'un mot commode,—l'instinct.