Autant Soupert avait été irrégulier dans ses leçons, autant Nicétas était exact dans les siennes; si l'un avait toujours été en retard, l'autre était toujours en avance.
Quand il arrivait ainsi trop tôt, il demandait au concierge de ne pas l'annoncer par un coup de cloche, et se glissant par la petite grille entr'ouverte, il se promenait en attendant son heure dans les jardins: lady Cappadoce le voyant alors errer à petits pas, la tête tournée vers le château, s'attendrissait sur lui:
—Le pauvre garçon, se disait-elle, il rêve au château de ses pères.
Et, par la pensée, elle s'envolait sur les bords de la Néva, où elle avait décidé, sans aucune raison pour cela bien entendu, que devait se trouver ce château.
—Comme il doit souffrir de cette misérable vie de musicien en la comparant à celle de ses frères, et jamais une plainte, jamais une allusion; le stoïcisme!
Elle trouvait que, par là, il se rapprochait d'elle, qui jamais non plus ne faisait allusion à ses grandeurs déchues, et cette ressemblance le lui rendait plus sympathique encore.
Elle eût voulu lui offrir les consolations d'un coeur qui avait passé par ces épreuves, mais comment? Il portait si dignement le malheur.
Ne pouvant rien pour lui franchement, elle s'ingéniait par de petits moyens détournés à lui prouver qu'une femme qui avait, elle aussi, du sang royal dans les veines—elle descendait des rois d'Écosse incontestablement—compatissait à son infortune et qu'il n'était pas seul. Quand il arrivait par un temps froid, elle veillait à ce qu'il se réchauffât avant sa leçon; quand c'était par une journée de soleil, elle lui faisait servir des rafraîchissements, quoi qu'il fît pour s'en défendre; tout cela accompagné de bonnes paroles, de câlineries, de cajoleries; une mère n'eût pas eu plus de prévenances avec un fils.
Dans son élan de compassion elle eût souhaité que Ghislaine s'associât à elle, sinon avec la même franchise, au moins avec une sympathie secrète. Malheureusement, Ghislaine ne voyait dans Nicétas qu'un professeur comme les autres, moins ennuyeux que certains autres, parce qu'elle aimait l'art qu'il enseignait; mais c'était tout. Si lorsqu'il entrait, elle l'accueillait toujours avec plaisir, ce plaisir était simplement celui d'une musicienne heureuse de jouer avec un artiste de talent; elle n'avait aucune arrière-pensée et ne se doutait pas que cet artiste, réduit à toucher un cachet, était un Romanof. Comment l'idée lui en serait-elle venue? Ce n'était pas à une jeune fille de son âge, élevée comme elle l'avait été, qu'on pouvait parler des hontes de cette illustre origine.
C'était le lundi et le vendredi que Nicétas venait à Chambrais; le vendredi qui suivit l'émancipation de Ghislaine, il arriva comme toujours en avance. L'heure de la leçon était trois heures; un peu après la demie de deux heures, lady Cappadoce l'aperçut se promenant dans le jardin; en apparence il donnait toute son attention aux fleurs des plates-bandes, mais en réalité il tournait assez souvent la tête vers le château pour qu'on devinât sa préoccupation: il pensait à la Néva!