—Allez me commander tout de suite un coupé à deux chevaux; qu'ils soient bons, la course sera longue; qu'on me serve à déjeuner immédiatement.
Quand le coupé arriva devant la porte, le notaire était prêt, il monta en voiture, et dit au cocher de prendre la route d'Orléans.
En faisant demander, rue Monsieur, si le comte devait venir à Paris, son plan n'était pas d'avertir celui-ci des intentions du prince Amouroff; au contraire; et dans les circonstances critiques qui se présentaient, il lui semblait que le mieux était d'avoir tout d'abord un entretien avec la comtesse seule; après, on verrait ce qu'on devrait dire ou ne pas dire au mari.
Madame d'Unières pouvait-elle vraiment être la mère de cette enfant? Cela lui paraissait difficile à admettre, et même invraisemblable. Cependant, comme il y avait incontestablement des points mystérieux dans la naissance de cette enfant, il fallait, avant de lâcher la bride à l'imagination, tâcher de les éclaircir. Après, on verrait. Méthodique, le vieux notaire n'avait pas l'habitude d'aller tout de suite à l'après en négligeant l'avant, et l'imagination pas plus que l'impatience ne l'emportaient jamais; sa règle de conduite était: «Ne brusquons rien, ni les hommes ni les choses», et il s'en était toujours bien trouvé, pour lui comme pour les autres. A quoi bon tourmenter un mari de suppositions, de soupçons que la femme pouvait peut-être arrêter d'un mot?
De là cette démarche qu'il tentait auprès de madame d'Unières: elle était l'avant, le mari serait l'après, s'il le fallait,—mais seulement s'il le fallait.
Quand il arriva à Chambrais, madame d'Unières n'était pas au château; il insista pour la voir; on lui dit alors qu'elle devait être au pavillon du garde-chef, et il pria qu'on lui portât sa carte sur laquelle il écrivit: «Affaire urgente».
Après une demi-heure d'attente, il vit entrer madame d'Unières qui lui parut profondément troublée; mais précisément parce que ce trouble était caractéristique, il crut à propos de ne pas laisser deviner qu'il le remarquait: dans cet entretien il ne comprendrait, il ne montrerait que ce qu'elle voudrait elle-même qu'il comprît et montrât; s'il recevait les confidences qu'on lui faisait de force, il n'en provoquait jamais aucune, et quand il n'était pas indispensable qu'il les reçût, il s'arrangeait toujours pour les éviter.
—Excusez-moi de vous avoir dérangée, dit-il, avec un salut respectueux et affectueux à la fois; j'aurais voulu attendre votre retour sans vous faire avertir de mon arrivée, mais on m'a dit que vous étiez auprès de la jeune Claude, et pensant que vous pourriez y rester longtemps encore, je vous ai fait porter ma carte.
Il avait préparé cette phrase d'entrée en matière de façon à amener tout de suite le nom de Claude, et rappeler du même coup qu'il savait l'affection qu'elle témoignait à l'enfant; la situation était assez délicate pour qu'il ne négligeât rien de ce qui pouvait en faciliter l'abord; c'était de la prudence, de la légèreté, de la finesse qu'il fallait, et s'il était sûr de ne pas commettre d'imprudence, il ne l'était pas du tout de ne pas tomber dans quelque maladresse.
—C'est justement pour elle que je viens, reprit-il.