D'ailleurs, alors même qu'elle se résignerait à cette confession, qu'obtiendrait-elle? Si peu qu'elle fût au courant des choses de la loi, elle savait cependant qu'une femme ne peut rien faire sans l'assistance de son mari, ni ventes, ni emprunts. Et ce serait assurément l'objection que lui opposerait Me Le Genest. Emprunt pour le satisfaire, procès pour lui résister, étaient donc aussi impossibles l'un que l'autre. Elle n'eût pu se procurer cette somme qu'auprès d'un parent ou d'un ami; et elle n'avait ni parents ni amis en situation de lui rendre ce service. Ses seuls parents habitaient l'Espagne. Et quand une femme vit dans une étroite intimité avec son mari, comme elle vivait avec le sien, elle a peu d'amis; elle, elle n'en avait pas.
Il ne lui restait qu'un moyen, qu'une seule ressource: vendre; vendre de nouveau des bijoux.
Quand elle avait fait le choix de ceux qu'on venait de lui payer cinquante mille francs, elle s'était imaginée, sans rien préciser d'ailleurs, que la somme qu'on lui offrirait serait beaucoup plus forte. Certes, elle ne doutait pas de l'honnêteté de Marche et Chabert, qui sûrement les avaient estimés à leur prix marchand, mais elle doutait de la valeur de ceux qui lui restaient, comprenant très bien que les pierreries comme toutes choses subissent des dépréciations. Combien tirerait-t-elle de ceux qu'elle pouvait prendre encore, sans qu'on remarquât leur disparition? Une dizaine, une vingtaine de mille francs peut-être. Et de cette somme à celle qu'il exigeait il y avait loin, si loin, que ces vingt mille francs ne pouvaient lui être d'aucune utilité.
A la vérité, son écrin ne se composait pas que de ces respectables antiquailles; il comprenait des bracelets, une rivière, des croissants, un diadème, des peignes, des agrafes, des bouquets de corsage, que son mari lui avait donnés, ainsi que le fameux collier de perles et les diamants de sa mère; mais ceux-là elle ne pouvait pas les vendre; les uns, parce qu'ils lui venaient de son mari et qu'elle n'allait pas les employer à la rançon de sa fille; les autres, parce qu'ils étaient des souvenirs.
Et cependant, puisqu'elle était contrainte à une nouvelle vente, c'était de ces souvenirs qu'elle devait se séparer; l'hésitation n'était possible que pour le choix.
Après avoir balancé le pour et le contre, elle se décida pour le collier de perles; avec lui, au moins, elle était certaine d'obtenir la somme dont elle avait besoin, puisqu'il avait été estimé à quatre cent mille francs, et elle n'aurait pas la confusion de retourner chez Marche et Chabert.
En effet, il ne pouvait pas être question de vendre ce fameux collier, car si le comte était d'une indifférence complète pour tous les bijoux, il ne laisserait pas disparaître celui-là sans s'en apercevoir. Ce qu'il fallait, c'était faire mettre des perles fausses à la place des vraies et vendre celles-ci. Dans l'écrin où il resterait désormais enfermé, on ne s'apercevrait pas de cette substitution. Qui le verrait? Le comte seul. Et encore était-il possible qu'il ne le regardât plus jamais.
Pour vendre ses bijoux elle avait été tout droit chez Marche et Chabert qu'elle connaissait; mais pour les perles fausses elle ne savait à qui les commander. Cependant, comme elle avait acheté des parures de jais pour le deuil de son oncle, elle pensa que si dans cette maison on ne se chargeait pas de ce travail, on lui dirait à qui elle pouvait s'adresser. Le lendemain même elle s'en alla en voiture de place au boulevard des Italiens, et se faisant descendre à la Chaussée d'Antin, elle entra dans un magasin où, à côté du jais et du grenat, se trouvaient exposées des pierreries et des perles fausses.
Bien qu'elle eût préparé ses premières paroles, elle éprouva un moment d'hésitation confuse avant de pouvoir s'expliquer: on ne savait pas qui elle était, elle en avait la presque certitude, mais enfin on ne pouvait pas ne pas s'étonner de sa commande et ne pas chercher à deviner ce qui se cachait derrière.
Enfin elle se décida: