—Soixante mille francs de rente!
VIII
Malgré l'accueil peu encourageant de Dagomer lorsqu'il avait essayé de parler de Claude, il voulut risquer une tentative auprès de celui-ci, et le lendemain dans la matinée il se dirigea vers le pavillon du garde qu'il connaissait bien pour être plus d'une fois, au temps de ses leçons, sorti par cette porte.
D'ailleurs, il était bien aise de voir cette petite qui était sa fille. A qui ressemblait-elle? Quel effet lui produirait-elle? Il allait donc faire l'expérience de la voix du sang. Ce serait curieux. Il avait haï son père, ses frères, ses soeurs; aimerait-il sa fille? tout à fait intéressante l'épreuve dans les conditions où elle se présentait; au milieu des enfants du garde reconnaîtrait-il la sienne?
Son intention n'était pas d'entrer simplement chez le garde et de commencer un interrogatoire en règle, car ce serait, semblait-il, le plus sûr moyen pour se faire mettre à la porte: il procéderait avec moins de naïveté.
En sortant du village, il avait pris le chemin qui, par les champs, longe les murs du parc, et en dix minutes il était arrivé en vue du pavillon que les grands tilleuls qui l'entouraient signalaient au loin.
Par les bavardages du cabaretier il savait que la famille de Dagomer se composait de trois garçons et de quatre filles, sans compter Claude, ce qui faisait huit enfants; il allait donc avoir à faire un choix au milieu de ces filles pour reconnaître la sienne; et comme il avait appris aussi que Claude travaillait dans l'après-midi chez lady Cappadoce, il était à peu près certain de la trouver chez le garde ou aux alentours.
Quand il arriva devant le pavillon, il n'aperçut personne et n'entendit aucun bruit de voix; mais comme la porte ainsi que les fenêtres étaient ouvertes, les habitants sûrement n'étaient pas loin: sur le seuil, deux bassets aux longues oreilles dormaient au soleil; dans le chemin, des poules allaient de-ci de-là en picotant l'herbe des bas-côtés.
Au lieu de traverser ce chemin et de s'approcher de la maison, il s'assit au pied d'un tilleul, et tirant son carnet il se mit à dessiner le pavillon. Sans être en état de faire un vrai dessin, il pouvait cependant enlever un croquis, et cela suffisait pour justifier sa présence si Dagomer s'en inquiétait, en même temps que cela lui permettait aussi de rester là autant qu'il voudrait: il verrait venir.
Ce qu'il vit tout d'abord, ce fut une femme qui sortit d'un bâtiment attenant au pavillon; elle portait sur son épaule une charge de linge mouillé qu'elle étendit sur une haie d'épine; deux petites filles de six et sept ans vinrent l'aider; c'était évidemment madame Dagomer et ses filles; elles ne parurent pas faire attention à lui; leur travail achevé, elles rentrèrent dans le bâtiment.