L'intéressant serait de savoir combien de temps avait duré son absence et où le comte l'avait cachée.
Quand il avait appris qu'elle était partie avec M. de Chambrais, cette idée lui avait bien traversé l'esprit, mais il ne s'y était pas arrêté; se disant qu'il était plus raisonnable de supposer, plus vraisemblable de croire qu'elle se sauvait pour n'être pas exposée à le rencontrer et pour échapper à ses poursuites. Et pour se distraire lui-même, pour secouer son ennui, sa mauvaise humeur, son chagrin, il avait accepté de partir pour l'Amérique, sans attendre qu'elle fût de retour. Jamais, depuis, cette idée d'enfant ne lui était venue, mais ce que Soupert lui avait raconté devait le faire réfléchir.
Quelle était cette petite fille, que le comte aurait eue, qu'on élevait chez un garde du château, à qui le comte léguait sa fortune, sans que sa nièce s'en fâchât?
Cela n'était-il pas bizarre, alors surtout qu'en considérant l'âge de cette entant: onze ans, douze ans, disait Soupert; mais justement si Ghislaine avait eu un enfant, celui-ci précisément serait de cet âge.
N'était-ce pas là une coïncidence extraordinaire ou tout au moins curieuse?
—Hé, hé!
Mais il ne fallait pas s'emballer, et comme la marche lui fouettait le sang, il s'assit à un carrefour où se trouvait un bouquet d'arbres; l'endroit était désert; en cette journée du dimanche les champs étaient abandonnés; personne ne le dérangerait dans ses réflexions.
Était il possible que M. de Chambrais eût organisé cette supercherie de l'enfant naturel? Pour lui, après la démarche du comte et ses menaces, la question n'était pas douteuse: capable de tout, le comte pour sauver l'honneur de son nom. Si sa nièce était dans une situation embarrassante, rien de plus simple que de prendre l'enfant à son compte.
Mais ce qui ne l'était pas, et ne se comprenait guère, c'était que cet enfant, né à l'étranger, fût amené en France et installé justement au château: si Ghislaine était sa mère elle ne devait pas désirer l'avoir près d'elle, et si le comte était son oncle, il ne devant pas instituer son légataire un enfant qui, pour tous deux, ne pouvait être qu'un objet d'exécration dans le présent et une menace de honte pour l'avenir.
La question était plus compliquée qu'elle ne le paraissait au premier abord, et pour la résoudre il fallait autre chose que des suppositions plus ou moins romanesques, car si Ghislaine pouvait être la mère, le comte pouvait tout aussi bien être le père.