Pourquoi cette réserve avec lui? Plus d'une fois il se l'était demandé, ne pouvant pas deviner le sentiment de gêne et même de honte qu'il inspirait à son ancienne élève; mais pour ne pas trouver de réponse à cette question, il n'en gardait pas moins un bon souvenir à cette ancienne élève, dont il parlait toujours avec plaisir.

—Je lui ai donné des leçons, à la comtesse d'Unières, quand elle était princesse de Chambrais, et vraiment elle était douée pour la musique. Quand ces leçons m'ont ennuyé, je me suis fait remplacer par un garçon qui était bien l'original le plus curieux que j'aie jamais connu.

Et quand il se trouvait avec des gens en état de s'intéresser à l'histoire de cet original, il la leur racontait avec force détails sur le portrait du grand seigneur russe:

—Celui-là aussi était doué, il serait devenu un artiste de talent s'il avait vécu; mais j'ai tout lieu de croire que le pauvre garçon est mort en Amérique où il avait été donner des concerts; depuis dix ans, personne n'a entendu parler de lui.

Et là-dessus, après boire, Soupert philosophait volontiers. Quel contraste réconfortant (pour lui) entre son existence et celle de ce garçon! Né chétif, il avait atteint ses soixante-dix ans, dans toute la force de l'intelligence et du talent, ne reculant pas plus devant une journée de travail que devant une bonne bouteille, tandis que ce garçon, que la nature semblait avoir créé pour vivre cent ans, avait été se faire tuer en Amérique dans la fleur de la jeunesse; et voilà où se montrait la morale de la vie. Lui, Soupert, n'avait jamais eu que l'art pour but; Nicétas avait voulu gagner de l'argent et l'argent est la perte de tout, aussi, lui, l'avait-il toujours traité avec le plus parfait mépris. Quand il en avait, il achetait une caisse et le mettait dedans pour l'y prendre chaque fois qu'il en avait besoin; quand la caisse était vide, il la vendait et attendait qu'un hasard ou une bonne occasion lui permît d'en acheter une autre. Cette philosophie, il l'avait enseignée à Nicétas, mais celui-ci n'avait pas profité de cette leçon, et il était mort; c'était dommage. Et Soupert, qui n'avait jamais regretté personne, donnait parfois un souvenir attristé à ce garçon.

—Pauvre Nicétas!

Un soir qu'il était attablé tout seul dans sa salle à manger devant un grog à l'eau-de-vie, regardant, tout en buvant à petits coups, le soleil qui se couchait derrière Saint-Cyr, en lui envoyant par la fenêtre ouverte ses rayons obliques qui illuminaient la salle, une ombre s'arrêta sur la route devant cette fenêtre. C'était celle d'un homme de grande taille au visage brun rasé, gras d'une mauvaise graisse bouille, la physionomie fatiguée, ravagée, le vêtement assez usé et plus encore désordonné: pantalon noir, gilet de coutil, veston jaunâtre, cravate en foulard bleu, chapeau-melon.

—Bonsoir, maëstro.

Soupert n'était certes pas fier, surtout au cabaret, où il acceptait toutes les familiarités pour ne pas boire seul, mais chez lui il se souvenait de ce qu'il avait été et retrouvait un peu de dignité. Cette façon de le saluer, avec des manières amicales chez quelqu'un qu'il ne connaissait pas, le fâcha:

—Bonsoir, dit-il sèchement.