—Une honte dans ma vie.

—Tu déraisonnes, ma pauvre enfant, et en t'obstinant à vouloir toujours partir du même point tu arrives à l'absurde: que tu aies participé à ce qui, s'est passé, tu ne serais que juste en t'accusant et je t'accuserais moi-même; que la naissance de l'enfant soit connue, tu ne serais que juste encore en disant qu'elle te couvre de honte. Mais rien de tout cela n'existe. Tu n'as participé à rien. La naissance de l'enfant est cachée. Alors où est la faute, où est la honte? Notre brave médecin de Palerme me disait quand nous avons quitté Bagaria que tu étais la plus jeune fille des jeunes filles; quand moi, qui sais la vie, j'affirme en mon âme et conscience que tu en es la plus honnête, ne peux-tu pas me croire? D'Unières t'aime, tu l'aimes et tu refuserais de devenir sa femme? Tu ferais son malheur, le tien, le mien? Mais alors ce serait folie. Réfléchis à cela. Songe que si, sous l'influence de cette folie, tu refusais d'Unières, on chercherait la cause de ce refus inexplicable, on chercherait pourquoi tu ne veux pas te marier, et sûrement tu n'échapperais pas à cette honte dont tu parles.

Elle resta un moment silencieuse:

—Je n'oublierai jamais, dit-elle, que j'ai des devoirs envers vous, la tendresse, la reconnaissance me le disent tous les jours, mais j'en ai d'autres aussi....

—Envers l'enfant, n'est-ce pas? Eh bien! écoute, et tu comprendras que l'intérêt même de cette petite te conseille ce mariage. Tant que je serai de ce monde tu me respecteras assez pour ne pas rapprocher de toi cette enfant et ne pas la traiter comme ta fille. Quand je serai mort, l'honneur de notre nom me remplacera et tu ne feras pas cette honte à notre maison; tu passeras donc une vie misérable dans la lutte, tiraillée d'un côté, tiraillée de l'autre. Épouse d'Unières et j'installe Claude ici avant deux mois.

—Ici!

—Dangereux tant que tu n'es pas mariée, l'enfant cesse de l'être du jour où tu es protégée contre une imprudence ou un coup de tête maternel par ton amour pour ton mari et le respect de son honneur. Je veux donc te la rendre, et je te la rends, en effet. Voici comment je l'amène à Chambrais. Ton garde Lureau ne peut décidément plus faire aucun service; pour le remplacer, tu prends ce brave garçon dont je t'ai parlé, Dagomer, qui, en défendant ma chasse de la Brie, s'est fait casser un bras et une jambe par les braconniers; c'est un honnête garçon qui m'est dévoué; sa femme a toutes les qualités pour faire une excellente nourrice. Nous installons Dagomer à la place et dans le pavillon de Lureau, et ils amènent avec eux et leurs autres enfants une petite fille qui leur a été confiée... la tienne.

—Vous voulez....

—Non, je ne voudrais pas, mais enfin j'ai combiné cet arrangement pour enlever ton consentement. Aussitôt mariée, tu pars pour l'Espagne, où tu visites tes parents, et où ton mari fait sa Couverture et remplit ses devoirs auprès du Roi. Moi, pendant ce temps, je vais à Palerme, je ramène Claude, je la confie aux Dagomer, que j'emménage ici, et quand tu reviens tu peux voir l'enfant à ton gré, en attendant que nous l'envoyions à Paris pour son éducation.

—Oh! mon oncle, mon oncle.