—Quand j'insistai pour la consultation, madame Dammauville se rappela ce que je lui avais dit et la première,—tu entends: la première,—prononça ton nom. Je n'avais pas de raisons, il me semble, pour m'enfermer dans une réserve qui eût été inexplicable et incompréhensible; je racontai donc tout ce que pouvait dire une femme d'un homme dans ta position. Puisque tu avais soigné et guéri ma mère, j'avais bien le droit de faire ton éloge; avec une nature comme la sienne, elle n'eût pas compris que je ne le fisse point, et certainement elle eût cru à l'ingratitude de ma part. Je citai ton travail sur les maladies de la moelle, et cela encore était tout naturel: puisque c'est d'une maladie de la moelle que ma mère a été guérie, il m'était permis, si ignorante que je fusse en médecine, de l'avoir lu et étudié avant la guérison. Comme elle manifestait le désir de le connaître, j'offris de le lui prêter...
—Est-ce naturel, cela?
—Avec une autre que madame Dammauville, non, sans doute; mais elle n'est point un esprit frivole, ses lectures sont sérieuses; elle sait beaucoup; enfin, je crus pouvoir le lui prêter sans faire mal et sans encourir ton blâme. Je le lui apportai il y a deux jours, et tout à l'heure elle m'a dit que sa lecture l'avait décidée à t'appeler.
—Je n'irai certes pas: elle a son médecin.
—Ne va pas imaginer que je suis chargée de te demander de lui faite visite tout est entendu avec M. Balzajette, qui doit t'écrire ou te voir, je ne sais au juste.
—Cela serait bien extraordinaire de la part de Balzajette!
—Peut-être le juges-tu mal. Quand madame Dammauville lui a parlé de toi, il n'a pas soulevé la plus petite objection; au contraire, il a fait ton éloge; il dit que tu es un des rares jeunes en qui on peut avoir confiance; ce sont ses propres paroles que madame Dammauville m'a rapportées.
—Que m'importe le jugement de cette vieille bête!
—Je t'explique comment tu es appelé en consultation, non parce que j'ai parlé de toi, mais parce que tu inspires confiance à M. Balzajette. Si bête qu'il soit, il te rend justice et sait ce que tu vaux.
Il était donc arrivé, le moment de cette rencontre qu'il n'avait pas voulu croire possible tout d'abord, et qui, cependant, se présentait dans de telles conditions qu'il ne voyait pas comment l'éviter. Refuser Philis, il le pouvait; mais Balzajette? Comment? sous quel prétexte? Un collègue l'appelait en consultation, pourquoi ne s'y rendrait-il pas? Il eût prévu ce coup, qu'il aurait quitté Paris jusqu'au moment du procès; mais il était pris à l'improviste. Que dire pour justifier une absence qu'il n'avait pas annoncée? Il n'avait pas de mère, de frères qui pussent l'appeler et auprès desquels il fût obligé de rester. D'ailleurs il voulait aller à l'audience, et, puisque son témoignage devait peser d'un poids considérable sur la conviction des jurés, c'était son devoir de l'apporter à Florentin; c'eût été une lâcheté méprisable de manquer à ce devoir, et, de plus, c'eût été une imprudence: aux yeux de tous, il devait paraître n'avoir rien à craindre, et cette assurance, cette confiance en soi étaient une des conditions de son salut. Or, s'il venait à l'audience, et à tous les points de vue il était impossible qu'il n'y vînt pas, il s'y rencontrerait avec madame Dammauville, puisqu'elle voulait s'y faire porter au cas où elle ne pourrait pas s'y rendre librement. Soit chez elle, soit au palais de Justice, la rencontre était donc fatale, et, quoi qu'il eût fait, les circonstances plus fortes que sa volonté l'avaient préparée et amenée: tout ce qu'il tenterait ne l'empêcherait pas.