Après les pressentiments et les craintes qui l'avaient tourmenté en ces derniers jours, cela n'était pas pour l'étonner, mais puisque l'on gardait ces ménagements avec lui c'est que tout n'était pas encore décidé: il devait donc se défendre de son mieux. Affolé avant le danger, il se sentait moins faible maintenant qu'il était dedans.
En arrivant au palais de Justice, il fut immédiatement introduit dans le cabinet du juge d'instruction. Mais celui-ci ne s'occupa pas de lui aussitôt: il était en train d'interroger une femme; il continua, et Florentin put l'examiner à la dérobée: c'était un homme de tournure élégante et aisée, jeune encore, qui avait plutôt l'air d'un boulevardier ou d'un sportsman que d'un magistrat, sans rien de solennel ni d'imposant.
Tout en continuant son interrogatoire, lui aussi examinait Florentin, mais d'un coup d'oeil rapide, sans insister, comme par hasard, et simplement parce que ses regards la rencontraient. Devant une table, un greffier écrivait, et près de la porte deux gendarmes attendaient avec la physionomie ennuyée et vide de gens qui sont ailleurs.
Bientôt le juge d'instruction leva la tête vers eux:
—Vous pouvez emmener l'inculpée.
Puis tout de suite s'adressant à Florentin, il lui demanda son nom, ses prénoms, et son domicile.
—Vous avez été le clerc de l'agent d'affaires Caffié; pourquoi l'avez-vous quitté?
—Parce que mon travail était trop pénible.
—Vous craignez le travail?
—Non, quand il n'est pas excessif; il l'était chez M. Caffié et ne me laissait pas le temps de travailler pour moi: je devais arriver à l'étude le matin à huit heures, j'y déjeunais et n'en partais qu'à sept heures pour aller dîner chez ma mère aux Batignolles; j'avais une heure et demie pour cela; à huit heures et demie il fallait que je fusse de retour et je restais jusqu'à dix heures ou dix heures et demie. En acceptant cette place j'avais cru que je pourrais achever mon éducation interrompue par la mort de mon père, faire mon droit, et devenir mieux qu'un misérable clerc d'homme d'affaires; cela n'était pas possible avec M. Caffié: je le quittai, et ce fut cette seule raison qui nous sépara.