Rien dans ce passé qui ne fût flétri, pas une joie pure de laquelle elle pourrait plus tard parler à son enfant, lorsque celui-ci, devenu grand, lui demanderait ce qu'était son père.
—Un misérable!
Pourquoi s'acharnait-on ainsi après elle, pour la rejeter dans cette bourbe? Une fois elle avait été témoin d'une pareille cruauté sauvage: c'était au bord de l'Andon, un chien auquel on avait attaché une pierre au cou était entraîné par le courant, il se débattait et luttait pour aborder, mais des gamins étaient sur le quai, et, en riant, en s'amusant ils le rejetaient au large avec des bâtons ou des cailloux qu'ils lui lançaient; quand ils l'avaient frappé à la tête, quand ils l'avaient atteint sur ses yeux suppliants qu'il tendait vers eux, ils poussaient des cris de triomphe; comme ils s'amusaient! vingt fois il vint au bord, vingt fois il fut repoussé et il disparut dans un remous.
Les gens du château s'amusaient d'elle ainsi, et la mine confuse qu'elle leur montrait quand ils frappaient sur elle leur procurait un moment de gaieté: il faut bien rire en ce monde, et assurément il n'y a rien de plus drôle qu'une fille assez bête pour se faire faire un enfant.
On comprend que dans de pareilles conditions, les visites du capitaine et de mademoiselle de la Roche-Odon apportaient la consolation et le bonheur dans la maisonnette.
Leurs yeux qui la regardaient marquaient la sympathie, leurs voix qui lui parlaient se faisaient douces, affables et bienveillantes.
Et c'était précisément de sympathie et de bienveillance qu'elle avait besoin pour s'en faire un bouclier contre les pierres qu'on lui lançait de tous côtés comme au chien noyé.
Il est vrai qu'une autre voix lui faisait aussi entendre des paroles de bienveillance, c'était celle de l'abbé Colombe. Aussitôt que Sophie était devenue sa paroissienne, le curé de Bourlandais l'avait visitée, et, avec sa bonté ordinaire, avec son ardent amour du prochain, qui faisait de lui le prêtre le plus charitable du diocèse, il s'était appliqué à la consoler. Mais à ses paroles de bienveillance se mêlaient des exhortations religieuses, et Sophie, bien qu'élevée chrétiennement, n'était pas en état en ce moment d'ouvrir son âme à ces pieuses exhortations. Lui parler religion, c'était lui parler d'Aurélien, et elle ne voulait rien entendre. Comme il arrive souvent pour ceux que le malheur a jetés hors du sentiment de justice, elle déplaçait les responsabilités, et parce que Aurélien, ce modèle de piété, avait agi misérablement avec elle, elle accusait et repoussait tout ce qui touchait à la religion.
Et puis l'abbé Colombe, malgré toute sa bonté et sa charité, ne savait pas trouver le chemin de son coeur comme mademoiselle de la Roche-Odon et M. de Gardilane.
Il s'occupait d'elle, exclusivement d'elle; tandis que le capitaine et Bérengère s'occupaient surtout de son enfant.