--Avez-vous remarqué le style de la lettre? demande tout bas M. Beaudrain à mon père. Comme c'est simple, mais comme c'est empoignant! Rien, absolument rien, au point de vue de la syntaxe, naturellement, mais une émotion qui déborde. Et ce passage sur les récoltes! cette antithèse entre les ruines que fait la guerre et les dons généreux de Cérès! C'est d'une simplicité... rustique... Pas une expression triviale, d'ailleurs, pas une expression basse: les récoltes! Ah! le terme est choisi de main de maître, fait le professeur en secouant la tête.
Heureusement qu'il n'a pas vu les cochons gras!
Catherine pleure toujours. Mme Arnal s'est assise auprès d'elle et la console. Mme Legros continue à déblatérer contre Bismarck, Guillaume et Badinguet.
--Ah! les trois monstres! On devrait leur infliger des supplices affreux! Ah! pas les tuer tout d'un coup, par exemple! mais, tenez: les attacher à un poteau et les faire mourir à coups d'épingle... Les faire souffrir des journées entières, quoi!...
--Le mieux, dit M. Legros, ce serait encore de les faire griller, comme saint Laurent. Le feu, il n'y a que ça. Je me suis brûlé il y a quinze jours, moi, en torréfiant du café. Eh bien! j'ai encore la marque de la brûlure. C'est d'un douloureux!
--Et le pal? demande M. Beaudrain. Croyez-vous que ce ne soit rien? C'est épouvantable, tout simplement. On pourrait encore user de l'écartèlement, ou de l'écorchement, ou du crucifiement; mais ce sont des moyens bien rapides... Non, en vérité, je crois que le pal...
--Ce qu'il faudrait, fait mon père, je vais vous le dire: il faudrait attacher les trois bourreaux au milieu des cadavres de leurs victimes et les laisser mourir là!
--Bravo! crie M. Legros.
Catherine lève la tête, étonnée et, de ses yeux rougis tout grands ouverts, semble interroger l'épicier.
--Oui, continue M. Legros, oui, nous vengerons nos morts! Nous vengerons votre frère, Catherine! Les barbares nous rendront compte du sang qu'ils ont versé! La vengeance!...