--Qu'est-ce que tu penses de ces nouvelles, papa? demande ma soeur à mon père lorsque le grand-père nous a quittés, le soir, à la dernière maison du village.

--Ma foi, mon enfant, je n'en sais rien; mais je serais tenté de croire, moi aussi, que ça ne va pas bien.

Nous revenons à pied à Versailles. La nuit tombe comme nous entrons dans le bois et ce soir, je ne sais pourquoi, j'ai peur. Les feuilles mortes que le vent agite ont des frissons singuliers; il me semble voir remuer des choses dans les taillis; tout à l'heure, dans un sentier que nous traversions, une branche m'a cinglé le visage et j'ai sauté en arrière en poussant un cri. Et, maintenant, dans la grande allée qui mène à la route, ma frayeur s'accroît devant les formes imprévues des branches noires que fait siffler le vent, devant l'aspect insolite des gros troncs qui ressemblent à des hommes, devant le fouillis mystérieux des buissons où je crois percevoir des bruits de voix, où je découvre avec terreur les canons de fusil d'une embuscade.

Enfin, au détour du chemin, le rideau sombre de la forêt se déchire. Encore quelques pas, et nous serons sur la grand'route.

Nous y sommes. Il me semble qu'on me décharge les épaules d'un poids énorme, mais je ne respire librement que lorsque nous atteignons les maisons qui précèdent la ville...


A la porte de la rue des Chantiers, il y a un remue-ménage impossible. Les gardes nationaux d'un poste qu'on a dû installer dans la journée, discutent à grands cris avec une douzaine de voituriers dont les charrettes restent en panne, le long du trottoir.

--Alors, il n'y a plus moyen de passer?

--Vous passerez quand le chef de poste aura examiné vos papiers.