Mon grand-père avait son plan, lorsqu'il engageait sa soeur à venir habiter Moussy. Il voulait se trouver constamment chez elle, arriver à se rendre indispensable et mettre tout doucement la main sur sa succession, qu'il savait considérable. D'abord, sa tactique lui réussit bien; mais, tout d'un coup, Mme Moreau tomba malade, fut frappée de paralysie; la maladie la rendit défiante et, à la suite de quelques tentatives peu délicates, elle rompit presque complètement avec mon grand-père.
J'ai appris tout cela peu à peu, à la maison, par des indiscrétions de Catherine ou par des conversations entre mon père et ma soeur. J'ai appris aussi que, par testament déposé chez un notaire, ma tante Moreau a divisé ce qu'elle possède en trois parts: la première doit revenir à Louise, la seconde à moi et la troisième est réservée aux hôpitaux.
Je ne sais pas pourquoi, mais j'y pense, à ce testament, en entrant dans la grande pièce où la vieille tante est assise dans le fauteuil qu'elle ne quitte pas depuis longtemps. Elle a l'air si décrépite, si usée, la pauvre femme! A notre entrée, pourtant, un éclair de joie a illuminé sa physionomie surannée, mais maintenant elle a repris son aspect morne; ses mains se sont aplaties davantage encore; ses tempes saillantes, ses joues creuses, sa mâchoire étroite et proéminente, ses yeux qui ont l'air de trous, tout dans son visage évoque l'idée d'un crâne sur lequel on aurait collé de la peau tannée et jaunie comme celle d'un tambour de basque.
Ça sent la mort autour d'elle. Et pourtant elle est si douce, si bonne que, peu à peu, l'impression de frayeur glacée, qui m'avait saisi en entrant, s'efface. Elle demande des nouvelles de notre santé, elle s'informe de nos études.
--Et vous êtes-vous bien amusés, ce matin, chez votre grand-père?
--Mais, nous sommes arrivés pour déjeuner, ma tante.
--Vous a-t-il menés à la fête, au moins? Car c'est la fête du pays, aujourd'hui et demain.
--Pas encore, ma tante; mais il va nous y mener tout à l'heure.
--Alors, il est venu avec vous? Pourquoi n'est-il pas entré? Justine, allez donc demander à monsieur Toussaint pourquoi il ne vient pas me voir.
La femme de chambre, une grande fille assez jolie, vêtue de noir, un bonnet blanc sur ses cheveux blonds, sort pour appeler le grand-père qui se promène dans le jardin. Il n'a pas voulu entrer; il dit que la vue des malades l'impressionne trop; il est tellement sensible!...