--Le fait est que les Allemands ne sont guère de taille à se mesurer avec nous, dit mon père. Les services de leur armée sont très défectueux, les vivres manquent, les hommes de la landwehr se refusent à prendre les armes, l'argent devient de plus en plus rare... Toutes les grandes maisons de commerce font faillite les unes après les autres...

--Oh! le choc sera rude, fait M. Beaudrain; mais nous en sortirons vainqueurs. L'instinct me le dit, l'observation professionnelle me le démontre. Dans l'histoire passée on peut lire l'histoire future... Et puis, quel enthousiasme! Quelles manifestations magnifiques!... Un peu de surexcitation factice, me direz-vous? Mais non, mais non! L'effet produit est grand. Je dirai plus: il est utile... Voyez, messieurs, voyez, d'ailleurs--et M. Beaudrain tire un journal de sa serviette--voyez l'avis d'un homme généralement froid, toujours sensé, d'un universitaire--M. Beaudrain incline la tête--M. Francisque Sarcey:

«Il faut crier fort si l'on veut être entendu loin.

«Si ce foyer pétillait d'une flamme moins vive, il ne répandrait pas sa chaleur sur le reste de la France; son contre-coup ne s'en ferait pas sentir aussi vite au fond des campagnes, un peu plus lentes à s'émouvoir.

«Qu'on se rappelle l'immortel élan de 92. C'étaient les mêmes transports qui préludèrent aux mêmes victoires.»

--Etc., etc. Messieurs, veuillez m'excuser, mais l'heure de mon cours va bientôt sonner et vous permettrez... A ce soir, mon cher Jean...

Et le professeur disparaît, sa serviette sous le bras.

--Et nos généraux, s'écrie M. Pion en frappant sur l'épaule de mon père. Croyez-vous qu'ils vaillent les princes de Prusse?

--L'Empereur a agi sagement en se réservant le commandement en chef, dit mon père.

--Et en confiant le poste de major général au maréchal Le Boeuf. Il a préparé la victoire de longue main celui-là. C'est grâce à lui que tout est prêt.