Nous traversons le village à grands pas. Les femmes se penchent par les fenêtres et les soldats allemands, dans les rues nous regardent passer d'un air indifférent. Nous trouvons le commandant sur la place; mon grand-père lui remet la lettre du général.
Il a l'air d'une brute, ce commandant--d'une belle brute. Je le vois, de profil, pendant qu'il lit la lettre. Il ressemble à un taureau.
--Je suis content que vous ayez réussi, monsieur, dit-il à mon grand-père quand il a fini, en excellent français. Content pour vous, non pour moi. Je crois qu'un exemple était nécessaire. Vous pouvez aller porter cette bonne nouvelle aux prisonniers; je vais donner des ordres pour qu'on les relâche immédiatement... à l'exception du nommé Dubois, maire. Vous savez qu'il reste notre prisonnier?
Mon grand-père fait un signe de tête affirmatif.
Nous entrons dans l'église. Les otages, les pieds et les mains liés, sont accroupis sur les dalles; devant eux sont placés une cruche d'eau et des pains de munition. Un officier allemand, assis à l'orgue, joue une valse.
Sur un ordre du commandant, des soldats s'approchent des prisonniers et les délient. Mon grand-père, pendant ce temps, s'avance vers Dubois et lui parle à voix basse. Dubois détourne la tête et ne répond pas.
Nous sortons; et les habitants massés sur la place, les malheureux délivrés, félicitent le père Toussaint, lui serrent la main, le remercient en pleurant. Des femmes l'embrassent. On lui fait une ovation.
Mais les groupes se disloquent, les habitants s'écartent. Le tambour vient de battre et les soldats, rapidement, se rangent sur la place.