—Il pourrait avoir fait une chute le long des falaises.

—Lui, le plus beau marcheur qu'on ait jamais vu marcher, et qui connaît si bien tous les passages? Oh! que non, qu'il ne tombe pas, celui-là! C'est bon pour les enfants, pour ce pauvre petit de trois ans qui, l'an dernier....

La vieille femme se mit à me raconter un accident très-pathétique sans doute, mais que je n'avais pas le loisir d'écouter. Je la quittai brusquement. Elle me rappela pour me dire:

—Prenez garde à vous tout de même, si vous ne connaissez pas la côte! Emportez au moins une lanterne, et n'allez pas sans faire attention.

Je pris la lanterne, et je partis avec Marescat, qui avait en vain cherché à s'enquérir de nouveau. Tout le monde était endormi encore dans le poste. On avait veillé tard, le jour paraissait à peine; les gardes-côtes de faction, trouvant nos recherches puériles et s'étant d'ailleurs prêtés à toutes les explorations voulues, nous invitèrent à ne pas troubler leur service par des cris et des appels qui ne pouvaient plus avoir de résultat.

Je pensais comme eux que Pasquali s'était laissé égarer par une inquiétude sans fondement, et qu'avec le jour nous le reverrions tranquillisé. Néanmoins je voulus examiner par moi-même. Marescat était très-fatigué. Au bout d'une demi-heure de marche, je l'engageai à se reposer dans une guérite abandonnée. Je continuai seul. Le nuage qui, la veille au soir, s'était détaché du promontoire s'était reformé durant la nuit. Je marchais donc dans une épaisse brume qui rendait mon exploration assez vaine. Les troncs des arbres m'apparaissaient à chaque pas comme de noirs fantômes, et les pâles touffes d'astragale épineuse jetées sur les clairières semblaient des linceuls étendus dans un cimetière disproportionné. Las de ces illusions continuelles, je descendis, non sans peine et sans danger, au bas des falaises que le brouillard n'atteignait pas. Je savais que les douaniers allaient partout sur le flanc de ces rochers; mais il y avait un endroit où Estagel seul passait quelquefois sans quitter le ras du flot. Il me l'avait dit précisément la veille, durant notre promenade, en passant sur le haut de la coupure à pic. Il fallait, pour suivre la base de cet escarpement terrible, sauter d'une roche à l'autre, et ces roches, mouillées d'écume et couvertes de varechs glissants, n'avaient rien de rassurant; mais j'avais donné ma vie à la marquise, et il s'agissait de retrouver celui qu'elle aimait sans doute plus que ma vie et la sienne propre. Je passai sans crainte et sans accident, et j'arrivai à une petite anse de sable au revers du cap Sicier, au pied d'une muraille de schistes ébréchés et redressés verticalement. Le soleil était levé; mais le rayonnement court de son gros spectre rouge ne m'arrivait qu'à travers le brouillard encore étendu sur ma tête. Le lieu où je me trouvais était sinistre; aucun moyen visible d'aller plus avant ni de remonter la falaise. Une végétation dure, tordue et noire, des passerines et des staticées desséchées par le vent salé, tapissaient les flancs inférieurs de cette espèce de prison. Devant moi, de grosses roches anguleuses, pics sous-marins plongés à demi dans le flot et à demi dans le sable, s'enlevaient en blanc livide sur le bleu ardoisé de la mer. Je remarquai rapidement l'horreur de cette retraite, qui n'avait pas même tenté les oiseaux du rivage, et je repris haleine un instant.

Comme je promenais un regard toujours attentif sur tous les détails de ce lieu désolé, je distinguai comme une tache noire accrochée à un buisson sur la paroi du rocher, à une certaine élévation. J'y courus, certain, à mesure que j'en approchais, que c'était une coiffure de marin, et, bien qu'elle fût placée trop haut pour que je pusse l'atteindre, je distinguai parfaitement la coiffure de drap bleu à galons d'or qui appartenait au grade de la Florade.

Il était donc là quelque part! il était tombé, ou il avait été précipité du haut de l'effroyable falaise! J'allais le trouver brisé dans les anfractuosités de la base, à moins que, lancé du surplombement le plus élevé, il ne fût au fond de la mer. Je tournai deux ou trois roches, et je le vis étendu sur un sable fin, la face tournée vers le ciel, les jambes dans l'eau jusqu'aux genoux. Je n'oublierai jamais la stupeur qui me paralysa un instant à la vue de ce jeune homme si beau, si actif, si rempli de toutes les flammes de la jeunesse et si fier de toutes les forces de la vie, ainsi couché sur le dos, dans l'attitude sinistre de la roideur cadavérique, avec sa face blême, ses yeux grands ouverts. On voit et on observe vite dans les moments de surexcitation. Je remarquai le changement que la mort avait apporté dans sa physionomie. Le cercle tantôt brun, tantôt rose qui semblait agrandir ou rapetisser ses yeux, selon le genre d'émotion qu'il éprouvait, s'était complètement effacé; ses traits, nullement contractés, avaient une expression de calme béatitude, sa bouche pâlie était à peine violacée par le froid, et son regard vitré s'était attaché à tout jamais sur le bleu infini de la mer à l'horizon.

Mon premier soin fut de constater la mort; après quoi, j'en recherchai la cause. Pas une fracture, pas une blessure sur le corps, des écorchures profondes aux mains et aux doigts, les ongles presque déracinés. Il s'était retenu longtemps peut-être aux rochers avant d'achever la chute qui l'avait lancé dans l'eau, car il était noyé et nullement frappé, meurtri ou brisé. Il avait pu nager, errer peut-être longtemps dans l'obscurité parmi des écueils où il n'avait pu prendre pied, et, poussé par le flot, le vent soufflant du large, il était venu échouer et mourir sur la grève étroite.

A peine eus-je acquis toutes ces certitudes, que j'appelai de toutes mes forces, et, la voix de Marescat m'ayant répondu, je me mis en devoir de ranimer ce cadavre, sans aucune espérance, je le déclare, tant la mort me paraissait un fait accompli; mais, dans les cas d'asphyxie, j'ai toujours regardé comme un devoir de ne pas croire sans appel au témoignage de mes sens. J'arrachai les vêtements mouillés de la Florade, je le couvris des miens, et, avec mes mains pleines de sable, je pratiquai des frictions violentes. J'obtins alors au moyen de la lancette quelques gouttes de sang, et, bien que ce fut une très-faible preuve de vitalité, je redoublai d'énergie.