—Comment! vous allez au château avec cet habit troué qui ne vous sert qu'au jardinage?
—Sans nul doute, et avec mes sabots encore! Crois-tu pas que je vais m'attifer pour un Fougères?
—Mais sa femme? On doit des égards aux dames.
—Sa femme? Elle me trouvera encore trop bien.
—Je vous assure, mon père, que vous avez tort. J'ai trouvé hier M. le comte bien froid pour vous. Vous perdrez sa clientèle, vous verrez cela. Et puis en vous voyant si malpropre, cette dame va penser que je suis une paresseuse, une fille sans cœur, qui ne songe qu'à sa toilette et qui ne soigne pas celle de son père.
—Je ne perdrai la clientèle de personne, répondit l'avoué d'un ton superbe, et personne ne se permettra de faire de réflexions sur mon compte.»
En parlant ainsi, il prit le chemin du château. Il y entra d'un air rogue, sans essuyer ses sabots à la porte, à la grande indignation des laquais. Il demanda le comte à voix haute, pénétra dans le salon tout d'une pièce, sans être annoncé, faisant craquer les parquets, crachant sur les tapis et couvrant les meubles de tabac.
Ces manières bourrues, chez un homme aussi fin et aussi prudent que maître Parquet, pénétrèrent de terreur la jeune comtesse de Fougères, qui travaillait dans l'embrasure d'une fenêtre. Au lieu d'essayer de lui faire baisser le ton, ce à quoi elle n'eût pas manqué en toute autre occasion, elle l'accabla de politesses et alla elle-même chercher son mari, afin que Parquet ne s'avisât pas de dire, comme le grand roi: J'ai failli attendre. La nouvelle comtesse de Fougères était une veuve de province, entendant ses intérêts tout aussi bien que le comte, et tout à fait digne d'être sa moitié. Mais depuis quelque temps elle avait un tort grave aux yeux de M. de Fougères. Une grande partie de ses biens était mise en échec par un procès dont l'issue donnait des craintes assez fondées.
«Je vous demande un million de pardons, s'écria le comte de Fougères en entrant et en se tenant courbé, afin d'avoir un air excessivement poli, sans faire trop de révérences affectées; je vous ai fait attendre bien malgré moi. J'ai voulu rester jusqu'à la fin de l'office et aller même jeter à mon tour de l'eau bénite sur la tombe de ce digne abbé Féline.
—Vous avez pris trop de peine, monsieur le comte, répondit Parquet brusquement; l'abbé Féline est au ciel depuis longtemps, et nous n'y sommes pas encore, nous autres.