Pendant qu'à la faveur des ombres de la nuit, et en suivant un chemin dont le comte avait conservé le plan dans un des mille recoins de sa méthodique mémoire, les voyageurs longeaient le village et se glissaient incognito vers la demeure de M. Parquet, l'avoué, monté sur sa mule et portant sa fille en croupe, revenait aussi à Fougères, murmurant un peu contre l'activité inquiète de son hôte.
«Après tout, disait-il à la mélancolique mademoiselle Bonne, j'approuve fort le bon sens qu'il a eu de se soustraire à la cérémonie grotesque qu'on lui réservait; mais, quant à moi, j'aurais voulu voir cela, ne fût-ce que pour me désopiler un tant soit peu la rate. Ce Fougères est un bon diable, pas trop ridicule, et ne manquant pas de sens à certains égards. Mais quand, après tout, il aurait essuyé les salves d'artillerie du village avec leurs fusils sans batteries, quand il aurait avalé la harangue du maire, celle du curé et celle du garde champêtre, ce n'eût pas été trop payer le bonheur qu'il a eu de ne perdre que cent mille francs sur son marché. Le pauvre comte! il était bien tranquille et bien heureux là-bas dans son pays d'Istrie, où il vendait de la belle et bonne chandelle, d'excellent amadou, du savon, du poivre… car, il ne faut pas gazer, notre cher comte était épicier. Qu'on appelle ce commerce-là comme on voudra, et qu'on y gagne tout l'argent du monde, ce n'est pas moins le même commerce que fait en petit la mère L'Oignon à Fougères.
—Comment, épicier! reprit naïvement mademoiselle Parquet; j'avais cru lui entendre dire qu'il était armateur…
—Eh! sans doute, armateur en épiceries. Eh! mon Dieu! à présent il va faire le commerce des bestiaux. Je ne sais pas lequel est moins noble du mouton ou de sa graisse, du bœuf ou de sa corne, de l'abeille ou de son miel. Cependant ces gens-là s'imaginent que la propriété d'une terre les relève, surtout quand il y a quelque vieux pan de muraille armoriée qui croule sur le bord d'un ravin. Jolie habitation, ma foi! que celle du château de Fougères! Avant de la rendre supportable, il lui faudra encore dépenser cinquante mille francs. Je parie qu'il avait là-bas une bonne maison bien close et bien meublée, sur la vente de laquelle il aura perdu moitié, dans son empressement de revoir ses tourelles lézardées et ses belles salles délabrées, où les rats tiennent cour plénière.
—Il m'a pourtant semblé, reprit Bonne, être un homme dégagé de tous ces vieux préjugés.
—Est-ce que tu le crois sincère? répondit vivement M. Parquet. Il se peut qu'il aime l'argent, et j'ai cru m'en apercevoir, malgré la sottise qu'il a faite de racheter son fief… mais sois sûre qu'il est encore plus vaniteux que cupide. Quand tu verras un noble cracher sur son blason, souviens-toi de ce que je te dis, Bonne, tu verras ton père travailler gratis pour les riches.
—Avez-vous fait attention à sa fille, mon père? dit mademoiselle
Parquet en sortant d'une sorte de rêverie.
—Eh! eh! si j'avais seulement une trentaine d'années de moins, j'y ferais beaucoup d'attention. Ce n'est pas qu'il faille croire les mauvaises plaisanteries de nos amis, Bonne, entends-tu? J'ai toujours été un homme sage et donnant le bon exemple; mais je veux dire que mademoiselle de Fougères est une gaillarde bien tournée et qui a une paire d'yeux noirs… Je n'ai jamais vu d'yeux aussi beaux, si ce n'est lorsque Jeanne Féline avait vingt-cinq ans.
—Il y a longtemps de cela, mon père, interrompit Bonne en souriant.
—Eh! sans doute, il y a longtemps, répondit l'avoué. Je n'avais que quinze ans alors. Je la regardais lorsqu'elle allait à l'église; c'était un ange, belle comme mademoiselle de Fougères, et bonne comme toi, ma fille.