Elle fut, en effet, assez mal pendant quelques jours pour donner de l'inquiétude. Dans les terribles émotions qu'elle avait éprouvées, elle avait déployé beaucoup d'énergie; mais elle subit une réaction assez violente. De mon côté, je fus retenu au lit; je ne pouvais faire un pas sans ressentir de vives douleurs, et le médecin me menaçait d'y rester cloué pour plusieurs mois si je ne me soumettais à l'immobilité pendant quelques jours. Comme j'étais d'ailleurs en pleine santé et que je n'avais jamais été malade de ma vie, la transition de mes habitudes actives à cette molle captivité me causa un ennui dont rien ne saurait rendre les angoisses. Il faut avoir vécu au fond des bois, dans toute la rudesse des mœurs farouches, pour comprendre l'espèce d'effroi et de désespoir que j'éprouvai en me trouvant enfermé pendant plus d'une semaine entre quatre rideaux de soie. Le luxe de mon appartement, la dorure de mon lit, les soins minutieux des laquais, tout, jusqu'à la bonté des aliments, puérilités auxquelles j'avais été assez sensible le premier jour, me devint odieux au bout de vingt-quatre heures. Le chevalier me faisait de tendres et courtes visites, car il était absorbé par la maladie de sa fille chérie. L'abbé fut excellent pour moi. Je n'osais dire ni à l'un ni à l'autre combien je me trouvais malheureux; mais, lorsque j'étais seul, j'avais envie de rugir comme un lion mis en cage, et, la nuit, je faisais des rêves où la mousse des bois, le rideau des arbres de la forêt et jusqu'aux sombres créneaux de la Roche-Mauprat m'apparaissaient comme le paradis terrestre. D'autres fois, les scènes tragiques qui avaient accompagné et suivi mon évasion se retraçaient si énergiquement à ma mémoire, que, même éveillé, j'étais en proie à une sorte de délire.

Une visite de M. de La Marche augmenta le désordre et l'exaspération de mes idées. Il me témoigna beaucoup d'intérêt, me serra la main à plusieurs reprises, me demanda mon amitié, s'écria dix fois qu'il donnerait sa vie pour moi, et je ne sais combien d'autres protestations que je n'entendis guère; car j'avais un torrent dans les oreilles tandis qu'il me parlait, et, si j'avais eu mon couteau de chasse, je crois que je me serais jeté sur lui. Mes manières farouches et mes regards sombres l'étonnèrent beaucoup; mais, l'abbé lui ayant dit que j'avais l'esprit frappé des événements terribles advenus dans ma famille, il redoubla ses protestations et me quitta de la manière la plus affectueuse et la plus courtoise.

Cette politesse que je trouvais dans tout le monde, depuis le maître de la maison jusqu'au dernier des serviteurs, me causait un malaise inouï, bien qu'elle me frappât d'admiration; car, n'eût-elle pas été inspirée par la bienveillance qu'on me portait, il m'eût été impossible de comprendre qu'elle pouvait être une chose bien distincte de la bonté. Elle ressemblait si peu à la faconde gasconne et railleuse des Mauprat, qu'elle était pour moi comme une langue tout à fait nouvelle que je comprenais, mais que je ne pouvais parler.

Je retrouvai pourtant la faculté de répondre, lorsque l'abbé, m'ayant annoncé qu'il était chargé de mon éducation, m'interrogea pour savoir où j'en étais. Mon ignorance était tellement au delà de tout ce qu'il eût pu imaginer, que j'eus honte de la lui révéler, et, ma fierté sauvage reprenant le dessus, je lui déclarai que j'étais gentilhomme et que je n'avais nulle envie de devenir clerc. Il ne me répondit que par un éclat de rire qui m'offensa beaucoup. Il me tapa doucement sur l'épaule d'un air d'amitié, en disant que je changerais d'avis avec le temps, mais que j'étais un drôle de corps. J'étais pourpre de colère quand le chevalier entra. L'abbé lui rapporta notre entretien et ma réponse. M. Hubert réprima un sourire.

—Mon enfant, me dit-il avec affection, jamais je ne veux me rendre fâcheux pour vous, même par amitié. Ne parlons pas d'études aujourd'hui. Avant d'en concevoir le goût, il faut que vous en compreniez la nécessité. Vous avez l'esprit juste, puisque vous avez le cœur noble; l'envie de vous instruire vous viendra d'elle-même. Soupons. Avez-vous faim? aimez-vous le bon vin?

—Beaucoup plus que le latin, répondis-je.

—Eh bien, l'abbé, pour vous punir d'avoir fait le cuistre, reprit-il gaiement, vous en boirez avec nous. Edmée est tout à fait hors de danger. Le médecin permet à Bernard de se lever et de faire quelques pas. Nous souperons dans sa chambre.

Le souper et le vin étaient si bons, en effet, que je me grisai très lestement, selon la coutume de la Roche-Mauprat. Je crois que l'on m'y aida, afin de me faire parler et de connaître tout de suite à quelle espèce de rustre on avait affaire. Mon manque d'éducation surpassait tout ce qu'on avait prévu; mais sans doute on augura bien du fond, car on ne m'abandonna pas et on travailla à tailler ce quartier de roc avec un zèle qui marquait de l'espérance. Dès que je pus sortir de la chambre, mon ennui se dissipa. L'abbé se fit mon compagnon inséparable tout le premier jour. La longueur du second fut adoucie par l'espérance qu'on me donna de voir Edmée le lendemain, et par les bons traitements dont j'étais l'objet, et dont je commençais à sentir la douceur, à mesure que je m'habituais à ne plus m'en étonner. La bonté inséparable du chevalier était bien faite pour vaincre ma grossièreté; elle me gagna rapidement le cœur. C'était la première affection de ma vie. Elle s'installait en moi de pair avec un amour violent pour sa fille, et je ne songeais pas seulement à faire lutter un de ces deux sentiments contre l'autre. J'étais tout besoin, tout instinct, tout désir. J'avais les passions d'un homme dans l'âme d'un enfant.


[IX]