—Mais quel est donc l'homme que vous voyez et à qui vous ne refusez pas l'entrée de votre chambre? dit Leoni, qui devenait de plus en plus pensif et pâle. Juliette, répondez-moi, je le veux, entendez-vous?

Je sentis combien ma position devenait affreuse. Je joignis mes mains en tremblant et j'invoquai le ciel en silence.

—Vous ne répondez pas, dit Leoni. Pauvre femme! vous n'avez guère de présence d'esprit. Vous avez un amant, Juliette! Vous n'avez pas tort, puisque j'ai une maîtresse. Je suis un sot de ne pouvoir le souffrir quand vous acceptez le partage de mon coeur et de mon lit. Mais il est certain que je ne puis être aussi généreux. Adieu.

Il prit son chapeau et mit ses gants avec une froideur convulsive, tira sa bourse, la posa sur la cheminée, et sans m'adresser un mot de plus, sans jeter un regard sur moi, il sortit. Je l'entendis s'éloigner d'un pas égal et descendre l'escalier sans se presser.

La surprise, la consternation et la peur m'avaient glacé le sang. Je crus que j'allais devenir folle; je mis mon mouchoir dans ma bouche pour étouffer mes cris, et puis, succombant à la fatigue, je retombai dans un accablement stupide.

Au milieu de la nuit, j'entendis du bruit dans la chambre; j'ouvris les yeux et je vis, sans comprendre ce que je voyais, Leoni qui se promenait avec agitation, et le marquis assis à une table et vidant une bouteille d'eau-de-vie. Je ne fis pas un mouvement. Je n'eus pas l'idée de chercher à savoir ce qu'ils faisaient là; mais peu à peu leurs paroles, en frappant mes oreilles, arrivèrent jusqu'à mon intelligence et prirent un sens.

—Je te dis que je l'ai vu et que j'en suis sur, disait le marquis. Il est ici.

—Le chien maudit! répondit Leoni en frappant du pied; que la Terre s'ouvre et m'en débarrasse!

—Bien dieu reprit le marquis. Je suis de cet avis-là.

—Il vient jusque dans ma chambre tourmenter cette malheureuse femme!