Lélia tressaillit et recula involontairement; puis, se rapprochant avec vivacité, elle prit le bras de sa sœur.
«Et vous, ma sœur, s’écria-t-elle, vous l’avez donc goûté, le plaisir? Vous ne l’avez donc pas épuisé? Vous êtes donc toujours femme et vivante? Allons, donnez-moi votre secret, donnez-moi de votre bonheur, puisque vous en avez!
—Je n’ai pas de bonheur, répondit Pulchérie. Je n’en ai pas cherché. Je n’ai pas, comme vous, vécu de déceptions. Je n’ai pas demandé à la vie plus qu’elle ne pouvait me donner. J’ai réduit toutes mes ambitions à savoir jouir de ce qui est. J’ai mis ma vertu à ne pas le dédaigner, ma sagesse à ne pas désirer au delà. Anacréon a écrit ma liturgie. J’ai pris l’antiquité pour modèle, et pour divinités les déesses nues de la Grèce. Je supporte les maux de la civilisation exagérée où nous sommes arrivés; mais j’ai, pour me préserver du désespoir, la religion du plaisir... O Lélia! comme vous me regardez, comme vous m’écoutez avidement! Je ne vous fais donc plus horreur! Je ne suis donc plus la stupide et vile organisation dont vous vous êtes éloignée jadis avec tant de dégoût!
—Je ne t’ai jamais méprisée, ma sœur; je te plaignais. A cette heure, je m’étonne seulement de n’avoir pas à te plaindre. Oserai-je dire que je m’en réjouis?
—Hypocrites spiritualistes, dit Pulchérie, vous craignez toujours de sanctionner les joies que vous ne partagez pas! Oh! vous pleurez à présent! Vous baissez la tête, ma pauvre sœur! Vous voilà courbée et brisée sous le poids de cette destinée que vous avez choisie! A qui la faute? Puisse cette leçon vous être utile! Souvenez-vous de nos querelles, de nos luttes et de notre séparation; nous nous sommes mutuellement prédit notre perte!
—Hélas! je vous ai prédit le mépris des hommes, Pulchérie, l’abandon, une horrible vieillesse... Je ne peux pas avoir encore raison; grâce au ciel, vous êtes toujours belle et jeune. Mais déjà n’avez-vous pas senti la honte vous brûler de son fer rouge? Toute cette foule avide et désœuvrée qui vous cherche dans cet instant pour assouvir une insolente curiosité, ne l’entendez-vous pas gronder comme une bête immonde? Ne sentez-vous pas sa chaude haleine qui vous poursuit et vous infecte? Écoutez, elle vous appelle, elle vous réclame comme sa proie; courtisane, vous lui appartenez! Oh! si elle vient jusqu’ici, ne dites pas que vous êtes ma sœur! Si elle allait nous confondre ensemble! Si elle osait mettre sur moi ses mains impures! Pauvre Pulchérie, voilà ton maître, voilà ton Dieu, voilà ton amant! ce peuple, tout ce peuple! Tu as trouvé le plaisir dans ses embrassements; tu vois bien, ma pauvre sœur, que tu es plus vile que la poussière de ses pieds!
—Je le sais, dit la courtisane en passant sa main sur son front d’airain comme pour en chasser un nuage; mais moi, braver la honte, c’est ma vertu; c’est ma force, comme la vôtre est de l’éviter; c’est ma sagesse, vous dis-je, et elle me mène à mon but, elle surmonte des obstacles, elle survit à des angoisses toujours renaissantes, et, pour prix du combat, j’ai le plaisir. C’est mon rayon de soleil après l’orage, c’est l’île enchantée où la tempête me jette, et, si je suis avilie, du moins je ne suis pas ridicule. Être inutile, Lélia, c’est être ridicule; être ridicule, c’est pis que d’être infâme; ne servir à rien dans l’univers, c’est plus méprisable que de servir aux derniers usages.
—Peut-être! dit Lélia d’un air sombre.
—D’ailleurs, reprit la courtisane, qu’importe la honte à une âme vraiment forte? Savez-vous, Lélia, que cette puissance de l’opinion devant laquelle les âmes qu’on appelle honnêtes sont si serviles, savez-vous qu’il ne s’agit que d’être faible pour s’y soumettre, qu’il faut être fort pour lui résister? Appelez-vous vertu un calcul d’égoïsme si facile à faire et dans lequel tout vous encourage, et vous récompense? Comparez-vous les travaux, les douleurs, les héroïsmes d’une mère de famille à ceux d’une prostituée? Quand toutes deux sont aux prises avec la vie, pensez-vous que celle-là mérite plus de gloire, qui a eu le moins de peine?
«Mais quoi! Lélia, mes discours ne te font donc plus frémir comme autrefois? Tu ne me réponds rien? Ce silence est affreux. Lélia, tu n’es donc plus rien! Te voilà donc effacée comme un pli de l’onde, comme un nom écrit sur le sable? Ton noble sang ne se soulève plus aux hérésies de la débauche, aux impudences de la matière? Réveille-toi donc, Lélia, défends donc la vertu, si tu veux que je croie qu’il existe quelque chose qui s’appelle de ce nom!