—Sténio! Sténio! dit Pulchérie en s’efforçant de le retenir, penses-tu qu’on ignore longtemps les motifs qui t’ont fait partir subitement il y a trois mois! Tu vois bien que tu ne peux me les cacher à moi-même; ne sais-je pas que tu as été te joindre à ces insensés qui ont voulu...
—Assez, Madame, assez! dit Sténio brusquement, vous m’avez assez fatigué de vos questions.
—Je ne t’en ai fait aucune, Sténio; cette cicatrice encore fraîche à ton front, cette autre à la main... Ah! malheureux enfant, tu ne cherchais que l’occasion de mourir. Le ciel ne l’a pas voulu, respecte ses arrêts, et ne va pas maintenant de gaieté de cœur...»
Sténio ne l’entendait pas, il était déjà sous le péristyle du palais, ne songeant qu’au projet téméraire qui s’était emparé de son imagination.
«Je t’en demande bien pardon, ô morale! s’écria-t-il en s’élançant dans les avenues sombres qui bordent les remparts de la cité; ô vertu! ô piété! ô grands principes exploités par les intrigants au détriment des niais! je vous demande pardon si je vais affronter vos anathèmes. Vous avez fait le vice aimable, vous avez travaillé par vos rigueurs à réveiller nos sens blasés, à aiguillonner, par l’attrait du mystère et du danger, nos passions amorties. O intrigue! ô hypocrisie! ô vénalité! vous voulez trafiquer de la jeunesse et de la beauté, et, comme vous régnez sur l’univers, vous êtes sûres d’en venir à vos fins. Vous nous déclarez la guerre et vous nous forcez au crime, nous autres qui avons des droits naturels sur les trésors que vous nous ravissez! Eh bien! qu’il en soit de la morale comme d’une chance de la guerre. A vous seules n’appartiendra pas le pouvoir de flétrir l’innocence et de ravir le bonheur. Nous mettons notre enjeu dans la balance, et la beauté doit choisir entre nous... Et comme la beauté prend le parti de nous accepter les uns et les autres, de connaître avec nous le plaisir, avec vous la richesse... ô société! que le crime retombe sur toi, sur toi seule qui nous places entre le mépris de tes lois, l’oppression de tes privilégiés et l’avilissement de tes victimes!»
Pulchérie, inquiète, s’était avancée sur le balcon. Elle suivit de l’œil pendant longtemps le feu de son cigare, qui s’éloignait rapide et décrivant des lignes capricieuses dans les ténèbres. Enfin la rouge étincelle s’éteignit dans la nuit profonde, le bruit des pas sur le pavé se perdit dans l’éloignement, et Pulchérie resta sous l’impression d’un pressentiment sinistre. Il lui sembla qu’elle ne devait jamais revoir Sténio. Elle regarda longtemps son poignard qu’il avait oublié sur la table, et tout à coup elle le cacha précipitamment. Ce poignard était revêtu d’emblèmes mystérieux, signes de ralliement pour ceux qui le portaient. On venait de sonner à la porte de son boudoir, et Pulchérie avait reconnu à l’ébranlement timide de la cloche, ainsi qu’au frôlement discret d’une robe de moire, la visite clandestine d’un prélat.
LII.
LE SPECTRE.
Une nuit a suffi à Sténio pour explorer et se rendre familiers les alentours du monastère, le sentier escarpé qui communique de la terrasse au sommet de la montagne, sentier périlleux, qu’un amant passionné ou un froid libertin peut seul franchir sans trembler, et l’autre sentier, non moins dangereux, qui du cimetière s’enfonce dans les sables mobiles du ravin. Déjà Sténio a corrompu une des tourières, et déjà la jeune Claudia sait que, la nuit suivante, Sténio l’attendra sous les cyprès du cimetière.
La petite princesse n’a jamais compris le sens moral et sérieux de ces coutumes dévotes dont elle se montre depuis quelque temps rigide observatrice. Blessée de la froide raison de Sténio, elle s’est jetée d’elle-même au couvent, et se plaît à publier sa résolution d’y prendre le voile. Peut-être, au fond de son âme exaltée, ce désir a-t-il quelque chose de sincère; mais il est bien loin d’y être contemplé par elle-même avec le même courage que la jeune fille en met à le proclamer. Il y a dans ces âmes tendres et faibles deux consciences: l’une qui appelle les résolutions fortes, l’autre qui les repousse et qui, après les avoir accueillies en tremblant, espère que la destinée viendra en détourner l’accomplissement. Un peu de vanité satisfaite par les regrets et les prières adulatrices de son entourage, beaucoup de dépit contre Sténio, et le désir, après avoir eu à rougir de sa faiblesse, de faire croire à sa force, tels étaient les éléments de sa vocation. Mais cette fierté n’était pas bien robuste: l’exaltation religieuse était, chez elle comme chez Sténio, une poésie plutôt qu’un sentiment, et son frère, élevé par des jésuites, savait fort bien que le plus sûr moyen de mettre fin à ce caprice, c’était de ne pas le contrarier.
Le billet de Sténio surprit Claudia dans un premier jour d’ennui. Déjà le parti pris par la fille de Bambucci, de se consacrer à Dieu, avait produit tout son effet et jeté tout son éclat. On n’en parlait presque plus dans la ville, et par conséquent à la grille du parloir. Les religieuses semblaient compter sur la réalisation de ce projet. Le confesseur, bien averti par le prince, y poussait sa pénitente avec une ardeur qui commençait à l’épouvanter. L’audace de Sténio excita donc plus de joie que de colère, et l’on refusa le rendez-vous, certaine que Sténio ne s’y rendrait pas moins... et quand l’heure fut venue, on résolut d’y aller pour l’accabler de mépris et humilier son insolence. Le cœur était palpitant, la joue brûlante, la marche incertaine et pourtant rapide... La nuit était sombre.