—Oui, meilleurs pour vous et pour moi, dit Sténio; car à cette époque les ruses de la jeunesse s’épanouissaient sur mon visage; et, bien que vous eussiez l’air égaré et le pouls fébrile la dernière fois que je vous rencontrai sur la montagne, votre barbe était noire, mon père, et vos cheveux touffus.

—Vous attachez donc un grand prix à cette vaine et funeste jeunesse du corps, à cette dévorante énergie du sang qui colore le visage et qui brûle le crâne? dit le moine chagrin.

—Vous en voulez à la jeunesse, mon père, dit Sténio; vous avez pourtant quelques années seulement de plus que moi. Eh bien! je gagerais qu’il y a encore plus de jeunesse dans votre imagination qu’il n’y en a maintenant dans tout mon être.»

Le prêtre pâlit, puis il posa sa main jaune et calleuse sur la main pâle et bleuâtre de Sténio.

«Mon enfant, lui dit-il, vous avez donc été malheureux aussi, puisque vous êtes si cruel?

—La souffrance qu’on a subie, dit Trenmor d’un ton sévère et triste, devrait rendre compatissant et bon. C’est le fait des âmes faibles de se corrompre dans l’adversité; les âmes fortes s’y épurent.

—Et ne le sais-je pas bien! dit Sténio, que la rencontre inattendue de Magnus ramenait au souvenir amer de son amour repoussé; ne sais-je pas que je suis une âme sans grandeur et sans énergie, une nature infirme et misérable? En serais-je où j’en suis si j’étais Trenmor on Magnus? Mais, hélas, ajouta-t-il en s’asseyant avec un mouvement de sombre colère sur le bord de l’abîme, pourquoi tenter sur moi de vains efforts, pourquoi me donner des conseils dont je ne puis profiter et des exemples qui sont au-dessus de mes forces? Quel plaisir trouvez-vous à m’étaler vos richesses, à me montrer de quelle puissance vous êtes doués, de quels efforts vous êtes capables? Hommes forts, hommes héroïques! vases d’élection! saints qui êtes sortis d’un galérien et d’un prêtre! vous, forçat, qui avez assumé sur votre tête tous les châtiments de la vie sociale; vous, moine, qui avez résumé dans quelques années de votre vie intérieure toutes les tortures de l’âme; vous deux, qui avez souffert tout ce que les hommes peuvent souffrir, la satiété et la privation; l’un brisé par les coups, l’autre par le jeûne; vous voici pourtant debout et le front levé vers le ciel, tandis que moi je rampe comme l’enfant prodigue au milieu des animaux immondes, c’est-à-dire des appétits grossiers et des vices impurs! Eh bien, laissez-moi mourir dans ma fange, et ne venez pas tourmenter mon agonie par le spectacle de votre ascension glorieuse vers les cieux. C’est ainsi que les amis de Job venaient vanter leur prospérité à la victime étendue sur le fumier. Laissez-moi, laissez-moi! Gardez bien vos trésors, de peur que votre orgueil ne les dépense. Que la sagesse et l’humilité veillent à la garde de vos conquêtes! Préservez-vous du désir puéril de les montrer à ceux qui n’ont rien; car, dans sa colère, le pauvre haineux et jaloux pourrait cracher sur ces richesses et les ternir. Trenmor, votre gloire n’est peut-être pas aussi réelle, aussi éclatante que vous l’imaginez. Ma raison amère pourrait peut-être trouver une explication triviale au triomphe de la volonté sur des passions amorties, sur des désirs effacés ou repus. Magnus, prenez garde, votre foi n’est peut-être pas si affermie que je ne puisse l’ébranler d’un regard moqueur ou d’un doute audacieux. La victoire remportée par l’esprit sur les tentations de la chair n’est peut-être pas si complète, que je ne puisse vous faire rougir et pâlir encore en prononçant un nom de femme... Allez, allez prier; allumez l’encens devant l’autel de la Vierge, et baissez la tête sur le pavé de vos églises. Allez composer des traités sur la mortification et la résignation, mais laissez-moi jouir des derniers jours qui me restent. Dieu, qui ne m’a pas, comme vous, favorisé d’une organisation supérieure, n’a mis à ma portée que des réalités communes, que des plaisirs vulgaires: j’en veux user jusqu’au bout. N’ai-je pas, moi aussi, fait un pas immense dans le chemin de la raison depuis que nous nous sommes quittés? En voyant que je ne pouvais atteindre au ciel, ne me suis-je pas mis à marcher sur la terre sans humeur et sans dédain? N’ai-je pas accepté la vie telle qu’elle m’était destinée? Et, lorsque j’ai senti au dedans de moi une ardeur inquiète et rebelle, des ambitions vagues et fantasques, des désirs irréalisables, n’ai-je pas tout fait pour les éteindre et les dompter? J’ai pris un autre moyen que vous, mes frères, voilà tout. Je me suis calmé par l’abus, tandis que vous vous êtes guéris par le cilice et l’abstinence. Il fallait à d’aussi grandes âmes que les vôtres ces moyens violents, ces expiations austères; l’usage des choses humaines n’eût pas suffi à rompre vos caractères d’airain, à épuiser vos forces surnaturelles. Mais toutes ces choses étaient à la taille de Sténio. Il s’y est livré sans rougir, il s’en est assouvi sans ingratitude; et maintenant, si son corps s’est trouvé trop faible pour ses appétits, si la phthisie s’est emparée de ce chétif enfant du plaisir, c’est que Dieu ne l’avait pas destiné à compter de longs jours sur la terre, c’est qu’il n’était propre à faire ni un soldat, ni un prêtre, ni un joueur, ni un savant, ni un poëte. Il y a des plantes réservées à mourir aussitôt après avoir fleuri, des hommes que Dieu ne condamne pas à un long exil parmi les autres hommes. Voyez, mon père, vous voici chauve comme moi; vos mains sont desséchées, votre poitrine rétrécie, vos genoux débiles, votre respiration courte; voici votre barbe qui grisonne, et vous n’avez pas trente ans. Votre agonie sera peut-être un peu plus lente que la mienne; peut-être me survivrez-vous toute une année. Eh bien! n’avons-nous pas réussi tous deux à vaincre nos passions, à refroidir nos sens? Nous voici sortis du creuset épurés et réduits, n’est-ce pas, mon père? Je suis plus amoindri que vous encore: c’est que l’épreuve a été plus forte et plus sûre, c’est que je touche au but, c’est que j’ai fini de terrasser l’ennemi. Peut-être eussiez-vous aussi bien fait de prendre les mêmes moyens que moi: c’étaient les plus courts. Mais n’importe, vous n’en arriverez pas moins à la souffrance et à la mort. Donnons-nous la main, nous sommes frères. Vous étiez grand, j’étais misérable; vous étiez une nature vigoureuse, moi une nature pauvre; mais les tombes, qui bientôt vont s’ouvrir pour nous, n’en hériteront pas moins l’une ou l’autre d’un peu de poussière.»

Magnus, qui pendant les paroles de Sténio s’était troublé plusieurs fois et avait levé les yeux vers le ciel avec une expression d’effroi et de détresse, prit en cet instant une attitude plus calme et plus assurée.

«Jeune homme, lui dit-il, nous ne finirons pas avec cette chétive enveloppe, et notre âme ne sera pas donnée en pâture aux vers du tombeau. Pensez-vous que Dieu tienne un compte égal entre nous? N’y aura-t-il pas au jour du jugement des miséricordes plus grandes pour celui qui aura mortifié sa chair et prié dans les larmes, une justice plus sévère pour celui qui aura plié le genou devant les idoles et bu aux sources empoisonnées du péché?

—Qu’en savez-vous, mon père? dit Sténio. Tout ce qui est contraire aux lois de la nature est peut-être abominable devant le Seigneur. Quelques-uns ont osé le dire dans ce siècle d’examen philosophique, et je suis de ceux-là. Mais je vous épargnerai ces lieux communs. Je me bornerai à vous faire une question. La voici: si demain, au lever du jour, après vous être endormi dans les larmes et la prière, vous veniez à vous réveiller dans les bras d’une femme apportée à votre chevet par la malice des esprits de ténèbres; après la surprise, la frayeur, la lutte, la victoire, l’exorcisme, tout ce que vous éprouveriez et feriez (je n’en doute pas), dites-moi, iriez-vous bien dire la messe un instant après et toucher le corps du Christ sans la moindre terreur?