Que le chypre embrasé circule dans mes veines!
Effaçons de mon cœur les espérances vaines,
Et jusqu’au souvenir
Des jours évanouis, dont l’importune image
Comme au fond d’un lac pur un ténébreux nuage
Troublerait l’avenir.
Oublions! oublions! La suprême sagesse
Est d’ignorer les jours epargnés par l’ivresse,
Et de ne pas savoir
Si la veille était sobre, ou si de nos années
Les plus belles déjà disparaissent, fanées
Avant l’heure du soir.
—Ta voix s’affaiblit, Sténio, s’écria Marino du bout de la table. Tu sembles chercher tes vers et les tirer avec effort du fond de ton cerveau. Je me souviens du temps où tu improvisais douze strophes sans nous faire languir. Mais tu baisses, Sténio. Ta maîtresse et ta muse sont également lasses de toi.»
Sténio ne lui répondit que par un regard de mépris; puis, frappant sur la table, il reprit d’une voix plus assurée:
Qu’un m’apporte un flacon, que ma coupe remplie
Déborde, et que ma lèvre, en plongeant dans la lie
De ce flot radieux,
S’altère, se dessèche et redemande encore
Une chaleur nouvelle à ce vin qui dévore,
Et qui m’égale aux Dieux.
Sur mes yeux éblouis qu’un voile épais descende!
Que ce flambeau confus pâlisse! et que j’entende,
Au milieu de la nuit,
Le choc retentissant de nos coupes heurtées,
Comme sur l’Océan les vagues agitées
Par le vent qui s’enfuit!
Si mon regard se lève au milieu de l’orgie,
Si ma lèvre tremblante et d’écume rougie
Va cherchant un baiser,
Que mes désirs ardents sur les épaules nues
De ces femmes d’amour, pour mes plaisirs venues,
Ne puissent s’apaiser.
«Sténio, tu pâlis! s’écria Marino: c’est assez chanter, ou tu rendras le dernier soupir à la dernière strophe.
—Cesse de m’interrompre, s’écria Sténio avec colère, ou je t’enfonce ton verre dans la gorge.»
Puis il essuya la sueur qui coulait de son front, et d’une voix mâle et pleine, qui contrastait avec ses traits exténués et la pâleur bleuâtre qui se répandait sur son visage enflammé, il reprit en se levant: