C'en est donc fait irrévocablement; elle ne m'aime plus! Hélas! ne le sais-je pas depuis longtemps, et avais-je besoin d'une épreuve décisive pour m'en assurer? N'y a-t-il pas bien des mois qu'elle aime Octave sans le savoir? Cette paisible affection qu'elle me témoigne désormais, est-ce autre chose que de l'amitié? Elle est heureuse avec moi maintenant, el elle commence à souffrir par lui; car l'amour est chez elle une souffrance. La voilà en proie à toutes les terreurs et à toutes les difficultés de la vie sociale. Dieu sait combien de remords exagérés déchirent son coeur; mais que dois-je faire? L'éloignerai-je du danger et tâcherai-je de lui faire oublier Octave? Si je la lance au milieu du monde, impressionnable et ingénue comme elle l'est, elle cherchera à aimer encore et elle fera un mauvais choix; car elle est trop supérieure à ces poupées de salon qu'on appelle femmes du monde, pour prendre goût à leur existence vide et à leurs imbéciles plaisirs. Elle pourra en être étonnée, étourdie pour quelque temps et se distraire de sa passion; mais bientôt le besoin d'aimer qui est en elle se fera sentir plus vivement, et l'amour se réveillera dans son coeur, soit pour Octave, soit pour un autre qui ne le vaudra pas et qui la perdra. Et alors elle me haïra avec raison pour l'avoir arrachée à une affection qui était innocente encore, et qui l'aurait peut être été toujours, et pour l'avoir précipitée dans un abîme de déceptions et de douleurs. Mais si je la laisse ici, un matin elle se trouvera criminelle à ses propres yeux; elle se noiera dans ses larmes et m'accusera de l'avoir abandonnée au danger avec une lâche indifférence, ou avec une confiance stupide. Elle haïra peut-être son amant pour lui avoir fait souffrir ces agitations et ces remords; elle me méprisera pour ne l'avoir pas préservée.
Je suis aussi incertain et aussi peu avancé qu'un homme qui n'aurait jamais prévu ce qui lui arrive. Pourtant voilà bientôt deux ans que j'emploie à retourner sous toutes les faces possibles l'avenir qui s'accomplit; mais il y a cent mille manières de perdre l'amour d'une femme, et la seule qu'on n'ait pas prévue est précisément celle qui se réalise. Il est absurde de se prescrire une règle de conduite, quand le hasard seul se charge de vous éclairer sur le meilleur parti à prendre. Voilà pourquoi les sociétés ne peuvent exister qu'au moyen de lois arbitraires, bonnes pour les masses, horribles et stupides pour les individus. Comment peut-on créer un code de vertu pour les hommes, quand un homme ne peut s'en faire un pour lui seul, et quand les circonstances le forcent à en changer dix fois dans sa vie? L'année dernière, quand j'accusai Fernande de me tromper effrontément, j'allais partir, j'allais l'abandonner sans remords et sans compassion. Qu'est-ce qui change si étrangement ma conduite et mes dispositions aujourd'hui? Elle aime Octave, comme je supposais qu'elle l'aimait alors; ce sont les mêmes êtres, les mêmes lieux, la même position sociale; mais ce n'est pus le même sentiment. Je la croyais grossièrement amoureuse d'un homme dans ce temps-là, et aujourd'hui, je vois qu'elle aime, en tremblant et malgré elle, une âme qui la comprend. Elle pâlit, elle frissonne, elle pleure, à présent! Voilà toute la différence extérieure; mais cette différence, c'est tout; c'est celle d'une femme sans coeur à une femme noble et sincère. Je ne peux pas me consoler par le mépris, maintenant. Qu'a-t-elle fait pour perdre mon estime? Rien, en vérité; et quand même elle se serait abandonnée aux transports de son amant, elle n'aurait fait que céder à l'entraînement d'une destinée inévitable. Elle n'a plus d'amour pour moi, et elle a dix-neuf ans, et elle est belle comme un ange. Ce n'est ni sa faute, ni la mienne, si je ne lui inspire plus que de l'amitié; puis-je demander plus de sacrifices, de dévouement et d'affection qu'elle n'en montre, en se combattant comme elle fait? Puis-je exiger que son coeur se dessèche, et que sa vie finisse avec notre amour?
Je serais un insensé et un monstre si je pouvais concevoir contre elle une pensée de colère; mais je suis horriblement malheureux, car mon amour est encore vivant. Elle n'a rien fait pour l'éteindre; elle m'a fait souffrir; mais elle ne m'a ni offensé ni avili. Je suis vieux, et ne puis pas comme elle ouvrir mon coeur à un amour nouveau. Le moment de souffrir est venu; il n'y a plus à espérer de le retarder ou de l'éviter. Du moins j'ai contre la souffrance un bouclier qu'aucune espèce de trait ne peut traverser; c'est le silence. Tais-toi aussi, ma soeur! Je me soulage, en t'écrivant; mais que ces discours ne viennent jamais sur nos lèvres.
LXIII.
DE FERNANDE A JACQUES.
Mon ami, puisque tu ne reviens que demain, je veux t'écrire aujourd'hui, et te faire une demande qui me coûte beaucoup; mais tu m'as parlé hier soir avec tant de bonté et d'affection que cela m'encourage. Tu m'as dit que, si j'éprouvais quelque ennui dans ce pays-ci, tu te ferais un plaisir de me procurer toutes les distractions que je pourrais désirer. Je n'ai pas accepté sur-le-champ, parce que je ne savais comment t'expliquer ce que j'éprouve, et je ne sais pas encore comment je vais te le dire. De l'ennui? auprès de toi, et dans un si beau lieu, avec mes enfants et deux amis comme ceux que nous avons, il est impossible que je connaisse l'ennui; rien ne manque à mon bonheur, ô mon cher Jacques! et tu es le meilleur et le plus parfait des amis et des époux. Mais que te dirais-je? Je suis triste parce que je souffre, et je souffre sans savoir de quoi. J'ai des idées sombres, je ne dors pas, tout m'agite et me fatigue; j'ai peut-être une maladie de nerfs; je m'imagine que je vais mourir et que l'air que je respire m'étouffe et m'empoisonne. Enfin je sens, non pas le désir, mais le besoin de changer de lieu. C'est peut-être une fantaisie, mais c'est une fantaisie de malade, dont tu auras compassion. Éloigne-moi d'ici pour quelque temps; j'imagine que je serai guérie, et que je pourrai revenir avant peu. Tu me disais l'autre jour que M. Borel t'engageait beaucoup à acheter les terres de M. Raoul, et tu me lisais une lettre où Eugénie se joignait à lui pour te supplier de venir examiner cette propriété et de m'amener passer l'été chez elle; j'ai comme un vague désir de prendre la distraction de ce voyage et de revoir ces bons amis. Engage notre chère Sylvia à nous accompagner; je ne saurais me séparer d'elle sans une douleur au-dessus de mes forces. Réponds-moi par le retour du domestique que je t'envoie. Epargne-moi l'embarras de m'expliquer davantage sur un caprice dont je sens le ridicule, mais que je ne puis surmonter. Traite-moi avec cette indulgence et cette divine douceur à laquelle tu m'as accoutumée. Bonjour, mon bien-aimé Jacques. Nos enfants se portent bien.
LXIV.
DE JACQUES A FERNANDE.
Tes désirs sont des ordres, ma douce petite malade; partons, allons où tu voudras; prépare et commande le départ pour la semaine prochaine, pour demain si tu veux; je n'ai pas d'affaire dans la vie plus importante que ta santé et ton bien-être. J'écris à l'instant même à Borel pour lui dire que j'accepte son obligeante proposition. Précisément j'ai des fonds à déplacer, et il me sera agréable de les porter en Touraine, sous les yeux d'un ami qui en surveillera le revenu. Il m'eût été cruel de faire sans toi ce voyage; je ne sais pas si notre Sylvia pourra nous accompagner. Cela présente plus de difficultés et d'inconvénients que tu ne penses; j'en parlerai avec elle, et si la chose n'est pas impossible absolument, elle ne te quittera pas. Nous partirons donc pour aussi longtemps que tu voudras, ma bonne fille chérie; mais souviens-toi que si tu t'ennuies et te déplais à Cerisy, fût-ce le lendemain de notre arrivée, je serai tout prêt à te conduire ailleurs, ou à te ramener ici. Ne crains pas de me paraître fantasque: je sais que tu souffres, et je donnerais ma vie pour alléger ton mal. Adieu. Un baiser pour moi à Sylvia, et mille à nos enfants.