Il m'a semblé que Jacques avait raison et que j'avais fait une sottise. J'ai essayé de la réparer, mais sans succès. «Je ne m'inquiète pas du monde, je n'y veux pas aller, ai-je répondu; mais nos domestiques, que diront-ils, que penseront-ils de votre intimité?—Je ne suis pas habitué, a répondu Jacques avec beaucoup de hauteur, à m'occuper de ce que mes domestiques disent et pensent de moi. J'agis de manière à ne leur donner jamais d'exemple scandaleux, et je crois qu'il n'y a pas de meilleurs juges de l'innocence de notre conduite que ces témoins dont nous sommes entourés, et qui, à toute heure, savent les moindres détails de notre vie. Je ne sais pas s'ils trouveront la présence de Sylvia et sa familiarité avec nous conforme aux lois du décorum; mais, à coup sûr, ils ne la trouveront jamais contraire à celles de l'honnêteté.» Jacques s'est tu, et s'est promené dans la chambre d'un air sombre. Je lui ai adressé plusieurs fois la parole sans qu'il m'entendit. Enfin il allait sortir de l'appartement quand je me suis élancée vers lui. J'ai vu que je lui avais horriblement déplu, et j'ai cru deviner qu'il prenait en lui-même quelque résolution dans le genre de celles qui ont fait disparaître l'année dernière la maudite romance et la pauvre Rosette. Je l'ai arrêté. «Ecoute, Jacques, lui ai-je dit, tout effrayée, j'ai eu tort, sans doute, et j'ai dit mille absurdités. Pour l'amour du ciel, n'en parle pas à Sylvia, ne me retire pas son amitié; c'est bien assez de me retirer ton amour.» Je suis tombée sur une chaise; j'étais près de me trouver mal. Jacques m'a embrassée avec la tendresse et la ferveur des premiers jours. «Je te promets d'oublier absolument cette conversation, m'a-t-il dit, et de n'en jamais parler à Sylvia. Il est trop évident que ce n'est pas toi, mais une autre, qui a parlé par ta bouche. Tu es bonne, ma pauvre Fernande; aie donc la force de n'écouter d'autres conseils que ceux de ton coeur.»

Jacques est toujours préoccupé de l'idée que ma mère m'excite contre lui. Il est bien vrai qu'elle ne l'aime pas beaucoup; mais il se trompe s'il croit que je lui raconte ce qui se passe dans notre intérieur. Ce n'est qu'avec toi que je puis avoir cette confiance. Maudit soit l'éloignement qui me rend souvent tes conseils plus nuisibles qu'utiles! Tantôt je t'explique ma situation trop mal pour que tu puisses la bien juger; d'autres fois j'emploie maladroitement les moyens que tu me donnes de l'améliorer. Aussi il faut convenir que je suis bien étourdie ou bien bornée de ne savoir pas suppléer à ce que tu ne peux prévoir! J'étais bien tranquille et bien heureuse quand l'idée m'est venue de faire cette belle ouverture qui a troublé et affecté Jacques sérieusement. Notre vie était devenue beaucoup plus agréable. Dieu veuille qu'elle ne redevienne pas malheureuse par ma faute!

La présence de Sylvia nous a fait vraiment beaucoup de bien. Il est impossible d'être meilleure et plus aimable. C'est un caractère original et comme je n'en ai jamais rencontré. Elle est active, fière et décidée. Rien ne l'embarrasse, rien ne l'étonne; elle a plus d'esprit et de savoir dans son petit doigt que moi dans toute ma personne, et sa conversation est plus instructive pour moi que tous les livres que j'ai lus. Moins silencieuse et plus expansive que Jacques, elle devine mieux que lui tout ce que je ne puis comprendre, et elle va au-devant de mes questions. Quoiqu'elle ait le caractère enjoué et un peu moqueur, elle me semble avoir l'esprit rempli d'idées fort tristes, et cela m'étonne. A son âge, et avec tous les avantages qu'elle tient de la nature, il faut qu'elle ait eu quelque passion malheureuse. Je la crois enthousiaste. À la manière dont elle témoigne son amitié, on voit que son coeur est plein de feu et de dévouement; peut-être, étant plus jeune, a-t-elle mal placé ses affections. Elle semble avoir conservé une sorte de dépit contre l'amour, car elle en parle comme d'un rêve sans lequel la vie est prosaïque, mais douce et facile. Elle me demande souvent si je ne pense pas qu'on puisse s'en passer. Moi je prétends que, quand on l'a connu, on ne peut y renoncer sans mourir d'ennui et de tristesse. Jacques nous écoute d'un air mélancolique, et à tout ce que nous disons, répond la même sentence; «C'est selon.» Avec cela il ne se compromettra pas. Nous faisons de grandes promenades; Sylvia m'apprend la botanique et l'entomologie. Le soir, nous chantons des trios qui vraiment vont très-bien. Sylvia a un contralto admirable, et chante d'une manière tellement supérieure, qu'elle pourrait certainement faire une grande fortune comme cantatrice. «Avec le mépris que tu as pour les préjugés les plus enracinés de ce monde, lui disais-je hier soir, je m'étonne qu'une destinée si libre et si brillante ne t'ait pas tentée.—Je l'aurais essayée bien certainement, m'a-t-elle répondu, si je n'avais pas eu d'autre moyen d'existence; mais le petit héritage que Jacques m'a transmis de la part de mes parents a toujours suffi à mes besoins. J'ai été libre de suivre mes goûts, qui me portaient vers une vie obscure et solitaire. Ce qui me serait odieux, ce serait la dépendance. Si je me sentais condamnée à vivre d'une telle manière et dans un tel lieu, je prendrais ce lieu et cette vie en horreur, quelque conformes qu'ils fussent d'ailleurs à mes penchants. Avec l'idée que je puis demain aller où bon me semble, je suis capable de rester vingt ans dans un ermitage.—Toute seule? ai-je dit.—Si j'y pouvais vivre avec un coeur qui comprît bien le mien, j'y vivrais heureuse; sinon mieux vaut la solitude, et toute seule je puis vivre calme. N'est-ce pas déjà beaucoup?—Eh quoi! lui ai-je dit, la solitude ne t'a jamais effrayée pour l'avenir? tu n'as jamais désiré te marier pour avoir un appui, un ami de toute la vie; pour être mère, Sylvia, ce qu'il y a de plus doux au monde?—Je n'ai peur ni de l'avenir ni du présent, m'a-t-elle répondu; j'aurai la force de vieillir sans désespoir. Je ne sens pas le besoin d'un appui; j'ai assez de courage pour suffire à tous les maux de la vie. Quant à trouver un ami qui ne me manque jamais, c'est un bonheur accordé à une femme sur mille. Tu es bien enfant, Fernande. si tu crois qu'il entre dans la destinée de toutes de rencontrer un mari comme le tien; et, quant au bonheur de la maternité, je le comprends, je saurais l'apprécier; mais je n'ai pas encore rencontré l'homme que j'eusse été joyeuse d'associer à ce rôle sacré. Je ne me flatte pas de le rencontrer jamais. Si cela m'arrive, j'en profiterai; mais je ne suis pas assez romanesque pour espérer ce qui est invraisemblable, ni assez faible pour souffrir d'un désir que je ne puis réaliser.—Tu as l'âme bien forte, lui dis-je. Quant à moi, si je perdais mon mari et mes enfants, je n'espérerais pas remplacer Jacques; je ne désirerais pas associer, comme tu dis, un autre homme au rôle sacré de la paternité; je me laisserais mourir.—Tu le pourrais peut-être, a-t-elle dit. Pour moi, je suis douée d'une telle vigueur, que je ne pourrais me débarrasser de la vie que d'une manière violente.» Elle parlait avec sa voix de basse dans le grand salon, où l'obscurité nous avait peu à peu gagnées; de temps on temps elle frappait un accord mélancolique sur le piano; en ce moment elle fit une modulation si bizarre et si triste, qu'il me passa un frisson dans tous les nerfs. «Oh! mon Dieu, m'écriai-je, tu me fais peur ce soir; je ne sais pas de quoi nous nous avisons de parler!» J'ai traversé le salon pour tirer la sonnette et demander des bougies, et je me suis figuré que quelqu'un se levait de dessus le sofa en même temps que moi. J'ai fait un grand cri et me suis élancée vers Sylvia à demi morte de frayeur. «Oh! que tu es enfant et pusillanime pour être la femme de Jacques!» m'a-t-elle dit d'un ton où il entrait un peu de reproche. Elle s'est levée pour aller tirer la sonnette. «Ne me quitte pas! me suis-je écriée; il y a quelqu'un dans la chambre, j'en suis sûre, là, du côté du canapé.—Si cela est, je ne vois pas de quoi tu as pour, car ce ne peut être que Jacques.—Est-ce, toi, Jacques?» me suis-je écriée d'une voix tremblante. Jacques s'est approché de nous, nous a entourées de ses bras, et nous a embrassées toutes deux. «Va donc chercher de la lumière, méchant!» lui ai-je dit. Il est sorti sans répondre et n'est rentré qu'une demi-heure après. Nous étions installées déjà, moi à mon métier, Sylvia à copier de la musique. «Tu as une femme bien brave,» lui a dit Sylvia avec son ton de gaieté qui est toujours un peu brusque. Il a fait semblant de n'y rien comprendre, sans doute pour me mystifier, et il a prétendu qu'il était dans le parc depuis plus d'une heure, et qu'il n'en était pas sorti un instant.

Mes enfants se portent à merveille et grossissent à vue d'oeil comme des poussins. Jacques me contrarie bien un peu quelquefois à leur égard. Il s'en occupe plus qu'il ne convient à un homme, et prétend que je n'y entends rien. Sylvia se met entre nous; elle emporte le berceau et dit: «Cela ne vous regarde ni l'un ni l'autre; ces enfants-là sont à moi.»

XXXVIII

DE FERNANDE A CLÉMENCE.

Lundi.

Décidément, ma chère, il y a un revenant dans la maison; Jacques et Sylvia en rient; pour moi, je ne suis pas rassurée du tout. Ou c'est un monsieur très-effronté qui vient faire un petit roman sous nos fenêtres, ou c'est un voleur bien élevé, qui s'y prend de cette manière pour s'introduire dans la maison. Le jardinier a vu se promener une ombre autour de la pièce d'eau, à deux heures du matin, et il a eu une telle peur qu'il en est malade. Pauvre homme! il n'y a que moi qui le plaigne. Les chiens ont fait des hurlements épouvantables toute la soirée. J'ai conjuré Jacques d'y faire attention, et il n'en a tenu compte; il est sorti avec Sylvia pour voir rentrer les foins dans une métairie voisine, et ils n'ont pas voulu me laisser aller avec eux, parce qu'il tomba beaucoup d'humidité dans notre vallée à cette heure-ci, et que je suis très-enrhumée. Je commençais à rire moi-même de mes frayeurs, et je m'apprêtais à t'écrire tranquillement, quand j'ai entendu sous ma fenêtre le son d'un hautbois. Je n'ai d'abord songé qu'au plaisir de l'écouter, persuadée que c'était un de ces mille talents que Jacques possède et que je découvre en lui tous les jours. Je me suis mise à la fenêtre, et, après qu'il a eu fini, je lui ai dit en me penchant sur le balcon: «Comme un ange! Voilà mon gage, beau ménestrel.» Alors j'ai jeté sur la terrasse sablée, qu'éclairait la lune, un bracelet d'or que j'avais au bras. Un homme est sorti aussitôt des buissons, l'a ramassé et l'a emporté en courant; mais au même instant j'ai entendu derrière moi la voix de Jacques, et je suis restée stupéfaite. J'ai raconté ce qui venait de m'arriver, et pourtant je n'ai pas osé parler du bracelet. J'ai trouvé ma mystification si complète et si ridicule, que j'ai craint les railleries de Sylvia et peut-être les reproches de Jacques; car c'est lui qui m'avait donné ce bracelet; son chiffre y est gravé avec le mien, et je suis désespérée de le savoir dans les mains d'un étranger. Plaise à Dieu que ce soit un voleur! J'aurai fait la niaiserie la plus parfaite qu'on puisse faire en lui jetant mes bijoux à la tête; mais le présent de Jacques ira chez le fondeur, et ne servira pas de trophée à quelque impertinent. J'ai seulement raconté que j'avais entendu jouer du hautbois, que j'avais appelé, croyant m'adresser à Jacques, et que j'avais vu fuir un homme qui m'avait semblé à peu près de sa taille et vêtu comme lui. Alors nous nous sommes rappelé l'aventure de ma frayeur dans le grand salon d'été; Jacques a persisté à nier qu'il y fût entré et qu'il se fût diverti à nous écouter. Dans le doute, je n'ai jamais osé parler du baiser que nous avions reçu, Sylvia et moi; pour elle, elle est si distraite et si peu susceptible de s'étonner ou de s'épouvanter de quelque chose, que je gagerais qu'elle ne s'en souvient plus; le fait est qu'elle n'en a rien dit ni à Jacques ni à moi, et que je ne sais que penser de cette singulière et fâcheuse aventure. Pour le bracelet, ce n'est certainement pas Jacques qui l'a ramassé; pour le baiser, j'en doute, car il assure très-sérieusement n'être pas sorti du parc dans ce moment-là. Il est vrai qu'il plaisante quelquefois avec un sang-froid imperturbable, et qu'il s'amuse peut-être en lui-même de ma honte et de mon incertitude.

En attendant que nous sachions ce que signifient ces mauvaises plaisanteries de notre follet, je veux te parler de l'éternelle affaire de la naissance de Sylvia. Est-ce que tu penses qu'elle serait la soeur de Jacques? Je le pense aussi parfois, mais cette idée m'attriste. Pourquoi alors Jacques m'en fait-il un mystère? Me juge-t-il incapable de garder un secret? Si elle est sa soeur, j'en suis plus jalouse que si elle ne l'était pas; car je gage alors qu'il l'aime plus que moi. Tu te trompes bien, Clémence, si tu crois que je suis capable de cette grossière jalousie qui consisterait à craindre de la part de mon mari une infidélité des sens; ce que je surveille avec envie, ce que j'interroge avec angoisse, c'est son coeur, son noble coeur, ce trésor si précieux, que l'univers devrait me le disputer, et que je n'ose me flatter d'être digne de le posséder à moi seule tout entier. Sylvia est bien plus raisonnable, bien plus courageuse, bien plus instruite que moi; son âge, son éducation et son caractère la rapprochent de Jacques, et doivent établir entre eux une confiance bien mieux fondée. Moi je suis une enfant qui ne sait rien et qui ne comprend guère. Pour les arts et les petites sciences que Sylvia me démontre, il me semble que je ne manque pas d'intelligence; mais quand il est question de la science du coeur, je n'y comprends plus rien, et je ne conçois même pas qu'il y en ait une; je n'entends rien à leur courage, à leurs principes d'héroïsme et de stoïcisme. Que cela soit fait pour eux, c'est possible; mais que Dieu m'impose la force, à moi, pourquoi faire? J'ai toujours été habituée à l'idée d'obéir par nécessité, et quand j'ai agité en moi-même l'aride pensée de l'avenir, je n'ai jamais souhaité d'autre bonheur que d'être protégée, aidée et consolée par l'affection d'un autre. Il me semblait, dans les premiers jours, que mon mariage avec Jacques était la plus parfaite réalisation de ce rêve. D'où vient donc qu'il paraît quelquefois regretter de ne pas trouver en moi son égale? D'où vient que sa protection et sa bonté me font si souvent souffrir?

Jeudi.