LOUISE, (exaltée.) Son amitié! elle souillerait ma vie! garde-la pour toi qui en es digne, et qu'il me haïsse, l'infâme! C'est assez que son odieux amour ait flétri mon passé et détruit mon avenir. Dieu de justice, venge-moi et frappe-le! Protége les républicains, pardonne à l'égarement de ma croyance. Ils méritent de recevoir ta lumière plus que ceux qui prétendent te servir et qui se croient autorisés à commettre tous les crimes ou à en profiter, pourvu qu'ils aient un emblème sur la poitrine et une image au chapeau! Honte et malheur sur ces bandits qui se jouent des choses sacrées, du mariage et de l'église, de l'amour et de la vérité! Et toi, abjecte complice de tous les forfaits de ton maître, va lui dire ce que tu viens d'entendre. Dis-lui que, s'il approche de cette maison, où Henri et Cadio se feront tuer pour me défendre, je m'y ferai tuer aussi avec mon frère et mon mari!
ROXANE. Cadio, ton mari? Ah! elle devient folle!
LOUISE. Non! je vois clair à présent! c'est lui, c'est Cadio que j'aurais dû aimer. Il est l'homme de bien, lui, l'homme sincère et pur qui donnait sa vie pour laver la honte que je lui infligeais! Orgueil de race, préjugés imbéciles! J'aurais cru m'avilir en portant le nom de ce bohémien homme de coeur, et j'ai voulu le nom souillé d'un bandit de qualité!
ROXANE. Calme-toi, Louise!... c'est du délire!
LOUISE. Non! je suis calme, je suis guérie comme sont guéris les morts. Je n'aime plus rien, ni personne! Ah! j'ai été trop punie;... mais le moment de l'expiation est venu, et je vais me réhabiliter... Écoutez! la mort approche, les coups de fusil deviennent plus rares... les cris plus sourds... Entendez-vous ces voix qui murmurent encore: «Vive la nation!...» C'est l'hymne de mort des malheureux patriotes!... Et là-bas, ces hurlements féroces, c'est la horde sauvage des chouans qui me réclame! Ils viennent... (A la Korigane, lui arrachant ses pistolets qu'elle a tirés de ses poches.) Donne-moi tes armes, Saint-Gueltas ne m'aura pas vivante!
SCÈNE XIV.--Les Mêmes, HENRI, CADIO, MOTUS, JAVOTTE, REBEC à la fin. (La porte de la cuisine s'ouvre avec impétuosité, Henri, Cadio et Motus s'élancent dans la chambre.)
HENRI. Ici, nous tiendrons encore.
MOTUS. Oui, oui, nous en tuerons au moins quelques-uns! Le malheur est que nous n'avons pas de munitions!
JAVOTTE, (venant de la cuisine.) Si fait! là, dans ce trou, il y a encore des cartouches, et par là des fusils. Prenez, prenez tout!
MOTUS. Des clarinettes anglaises? Tant mieux! elles sont bonnes.