HENRI. Non certes!
CADIO. Si fait! Je savais bien accepter la mort, mais en la détestant, et j'étais sensible; je craignais le mal des autres, je ne pouvais pas le voir. Quand les insurgés crucifiaient leurs prisonniers au portail des églises, quand ils les écorchaient vifs,... je m'enfuyais en fermant les yeux, et je les ai quittés pour n'en pas voir davantage. Il me semblait sentir dans ma propre chair les tourments qu'on faisait endurer aux victimes. Comment donc serais-je devenu brave, si j'étais resté bon et tendre comme une femme? Il fallait endurcir mon coeur, et j'ai regardé comment la guillotine coupe les vertèbres et fait jaillir le sang avec la vie. On s'est ralenti ici depuis le rappel de Carrier. On n'a plus tué sans jugement, on n'a plus noyé; la vengeance a reculé devant son oeuvre, ceux qui l'avaient servie ont eu peur! J'ai vu le maître charpentier enterrer sa hache rouillée de sang dans sa cave et s'enfuir devant son ombre, croyant voir des spectres sur la muraille. Donc, l'homme a peur de tout, même de son énergie, et, pour devenir un des premiers, il faut vaincre tout, l'effroi, la pitié, le remords!
HENRI. Tu veux devenir un des premiers? Méfie-toi de ces rêves d'ambition qui ont fait tant de coupables et d'insensés parmi ceux de ton âge!
CADIO. Tu ne m'entends pas. Je ne songe pas à la gloire et à la fortune, je ne songe qu'à me sentir aussi fort que je me suis senti faible; alors, je serai content.
HENRI. Et pour te rendre fort, tu cherches à te rendre inhumain?
CADIO. J'y arriverai, j'ai assez souffert pour cela. Oh! la pitié, quel mal! quel déchirement! quelle défaillance mortelle! J'y ai passé, va! j'ai vu tout ce qu'a fait Carrier.
HENRI. Tu l'as vu en songe, puisque tu n'étais pas ici...
CADIO. En songe? Non, je l'ai vu en réalité quand le charpentier me l'a raconté à cette fenêtre, et depuis... Tiens! je le vois encore, et pourtant je ne sue ni ne tremble la fièvre. Tiens, tiens!... regarde, dans cette eau noire qui rampe et siffle sous nos pieds, vois-tu cette tache blanche comme de l'écume? C'est une tête coupée que le flot emporte! Elle passe, elle fuit, elle rit, elle jure! Attends! elle cherche à mordre, elle a rencontré le cadavre d'un enfant, elle s'y attache, elle le dévore, et le pauvre petit corps, réveillé par les morsures, se tord avec un vagissement lamentable. Tu ne l'entends pas, toi?
HENRI. Non, Dieu merci, je n'appelle pas de pareilles visions, et tu as tort...
CADIO. Oh! moi, j'ai des sens qui pénètrent du présent dans l'avenir et dans le passé. Quand j'étais faible et craintif, j'ai vu et entendu tout cela d'avance, et tout cela se passait dans l'enfer, dont j'avais peur. A présent que l'enfer s'est répandu sur la terre, je le vois mieux, voilà tout.--Oh! comme je le vois! Regarde avec moi, tu verras peut-être aussi. Là-bas, sur ces marches glissantes et boueuses, il y a une troupe de jeunes filles pâles et nues: la plus âgée n'a pas quinze ans. Des hommes les poussent devant eux; elles ne savent pas pourquoi. Il y en a qui disent: «Mon Dieu, prenez donc garde, vous allez nous faire tomber dans l'eau!» Elles ne croient pas possible qu'on les y pousse exprès. Et cependant, on redouble; elles se rassemblent, faible barrière, elles s'imaginent qu'en se serrant les unes contres les autres et en criant toutes ensemble, elles résisteront et se feront comprendre. «Nous sommes des enfants, nous n'avons fait de mal à personne, la loi nous protége, ayez pitié!--Eh bien, oui! répondent les bourreaux; nous avons pitié; finissons-en vite. Mourez, qu'on n'entende plus vos cris, qu'on ne voie plus vos figures pâles!» Allons! en voilà une qui tombe dans l'eau noire infectée de tant de cadavres, que la victime ne peut pas enfoncer, et puis une autre dont le poids l'entraîne.--Mais qu'est-ce qui arrive? On cesse de les pousser, on tend la main à celles qui sont à moitié englouties, c'est le pardon peut-être? Non! c'est le comble du laid, ce qui vient là, c'est le dernier mot de la vengeance!--Une meute de vieilles femmes moitié louves, moitié limaces; cela rampe dans l'ordure et cela a des yeux ardents; elles viennent demander la vie de ces enfants. Chose atroce! on la leur accorde en riant et en disant des choses obscènes que ces femmes seules comprennent. Et les voilà qui payent un droit, car elles sont patentées pour livrer l'enfance à la prostitution, et les pauvres demoiselles nobles qui sont là, condamnées à mourir ou à épouser la lie du peuple, ne comprenant pas, se réjouissent; elles remercient, elles embrassent leurs bienfaitrices hideuses... Il y en a une pourtant, la plus grande, la plus jolie, qui comprend ou devine. Elle résiste, elle dit: «J'aime mieux mourir!» On veut l'emmener de force, elle lutte, elle crie, on la tue;... c'est bien fait, on lui a rendu service!... Les autres... Attends, un nuage passe! Il se dissipe! Deux mois se sont écoulés, les voilà qui reviennent, toutes vieilles et flétries. Il y en a que la fièvre des prisons a rendues si dangereuses pour la santé publique, qu'elle les a préservées de l'outrage; mais elles ne guérissent pas assez vite, il faut s'en débarrasser. D'autres ont roulé dans la fange comme dans leur élément; plusieurs,... celles qui valaient le mieux, sont devenues folles; tout cela passe sur la lourde gabare, elles rient et sanglotent, elles chantent et rugissent, musique infernale! Savent-elles où elles vont, cette fois? Il y en a qui se sont parées comme pour une fête, mais leurs habits sont plus précieux que leurs personnes, à présent; on les dépouille, toutes deviennent muettes d'horreur. Les coups de hache résonnent sourdement sur les flancs de la gabare... Les ouvriers sautent dans des batelets; on coupe sans pitié les mains qui se cramponnent aux bourreaux.--L'eau bouillonne autour d'un immense cri de détresse brusquement étouffé. Des chevelures brunes et blondes flottent un instant et disparaissent,--plus rien! La Loire est tranquille et contente; elle a bu ce soir, elle boira demain! Passons... Entrons dans les cachots. Les murs se fendent et s'entr'ouvrent devant nous. Viens, suis-moi, il faut tout voir. Tu recules? L'atmosphère fétide éteint les flambeaux, c'est l'odeur de la peste. C'est cette odeur-là qui suinte à travers les murailles, qui traverse les rues et qui m'a presque fait mourir sur ce grabat où j'étais hier; aussi je ne la crains plus, j'ai passé par le crible!... Entrons... Il y a là vingt, trente, cent cadavres épars dans les ténèbres; deux ou trois spectres se traînent vers nous en tendant leurs mains décharnées; ils trébuchent et tombent sur le corps de leurs frères et de leurs enfants. «Levez-vous et sortez, misérables, il faut mourir!--Ah! oui, sortir, merci! c'est tout ce que nous demandons. Voir le ciel un instant, respirer une bouffée d'air pur, mourir après; nous sommes contents!» Allons! ceux-ci seront fusillés.--Il faut bien varier le genre de mort, et puis la guillotine est fatiguée; elle a trop mordu, la vierge rouge! ses dents sont ébréchées.--(Riant.) Ah! comme je t'ai bien conduit pour voir le spectacle, n'est-ce pas? Mais tu en as assez, et, moi, je suis fatigué aussi.--Oui, c'est assez pour aujourd'hui.--Je veux, comme autrefois, écouter le chant des oiseaux et m'étendre sur la bruyère! (Il se jette sur son grabat.)