Voilà pourtant un fait historique des mieux caractérisés, il résume et dénonce une époque: aucun journal n'en a parlé, aucune plainte, aucune réflexion n'eût été admise. La victime n'a jamais eu de nom; le crime n'a pas été recherché; l'assassin a vécu tranquille, les bons bourgeois et les bons artisans qui l'ont laissé déshonorer leur campagne à Paris se portent bien, vont tous les jours au café, lisent leurs journaux, prennent de l'embonpoint et n'ont pas de remords.

Ceci est une goutte d'eau dans l'océan d'atrocités que soulèvent les guerres civiles. Je pourrais en remplir une coupe d'amertume; mais ces choses sont encore trop près de nous pour être rappelées sans faire appel aux passions et aux ressentiments; tel n'est pas le but du travail d'un artiste.

L'art est fatalement impartial; il doit tout juger, mais aussi tout comprendre, et rechercher dans l'enchaînement des faits celui des crises qui s'opèrent dans les esprits. Le roman, placé dans le cadre d'une lutte sociale aussi intense et aussi diffuse que celle de la Vendée, peut résumer dans l'esquisse de peu d'années les transformations intellectuelles et morales les plus inattendues. C'est à cette étude de psychologie révolutionnaire que nous nous sommes attaché, peu soucieux de montrer des personnages historiques diversement appréciés par tous les partis et de raconter les événements mille fois racontés à tous les points de vue, mais curieux de chercher dans quelques types probables le contre-coup interne du mouvement extérieur. En rentrant dans ce mouvement historique d'une manière générale, nous avons pu nous dispenser de faire comparaître les morts célèbres devant nous et de leur attribuer des sentiments et des idées complaisamment adaptés à notre fantaisie. Nous avons tâché de reconstituer par la logique les émotions que durent subir certaines natures placées dans des situations inévitables, aux prises avec l'effroyable tourmente du moment et le continuel déplacement de toutes les vraisemblances relatives. En fait d'aventures romanesques, tout est possible à supposer, car tout ce qui était en apparence impossible s'est produit durant cette période extraordinaire; donc, pour tous les vices et pour toutes les vertus, pour tous les crimes et pour tous les actes de dévouement, il y a eu des motifs où la conscience humaine a puisé, non pas toujours selon la lumière qu'elle avait reçue auparavant, mais selon les forces bonnes ou mauvaises que l'électricité répandue dans l'atmosphère intellectuelle développait en elle à son insu. A aucune autre époque, il n'y a eu moins de libre arbitre, et il semble que tous les efforts de l'individu pour satisfaire ses penchants naturels l'aient replongé plus fatalement dans les courants impétueux de la vie collective. GEORGE SAND

1er juin 1867.

CADIO

PERSONNAGES

CADIO.
Le Marquis SAINT-GUELTAS DE LA ROCHE-BRULÉE.
HENRI DE SAUVIÈRES.
Le Comte DE SAUVIÈRES, son oncle.
REBEC, petit bourgeois.
LE MOREAU, municipal.
MOUCHON, bourgeois.
CHAILLAC, commandant de garde nationale.
Le Capitaine RAVAUD.
Le Baron DE RABOISSON.
M. DE LA TESSONNIÈRE.
Le Chevalier DE PRÉMOUILLARD.
MACHEBALLE, braconnier, chef de partisans.
STOCK, ancien sous-officier des Suisses.
SAPIENCE, curé.
TIREFEUILLE, } bandits.
LA MOUCHE, }
MÉZIÈRES, valet de chambre du comte de Sauvières.
MOTUS, trompette républicain.
CORNY, fermier breton, ses Fils, ses DomestiquesLe Délégué de la Convention.Premier Secrétaire } du délégué.
Deuxième Secrétaire }
Un Caporal de Garnisaires, Soldats.LOUISE DE SAUVIÈRES, fille du comte.
MARIE HOCHE.
ROXANE DE SAUVIÈRES, soeur du comte, vieille fille.
LA KORIGANE.
JAVOTTE, } servantes de Rebec.
MADELON, }
LA MÈRE CORNY et ses Brus.La Folle et son Fils.Deux Enfants.Un Charpentier.Un Notaire et son Clerc.Deux Avocats.Un Perruquier.Paysans, Paysannes, etc.


PREMIÈRE PARTIE

Au printemps, 1793.--Au château de Sauvières, en Vendée. [1]--Un grand salon riche.--Une grande salle avec escalier au fond.