—Laissez donc! dit Adriani en remettant le portefeuille dans les mains de son ami; je vous donne ma parole d'honneur que M. Bosquet sera soldé dans huit jours et que je serai propriétaire de Mauzères comme vous de vos cinq mille livres de rente. Allons, du courage! je verrai Bosquet en passant à Tournon; je le tranquilliserai, s'il est inquiet. Achevez vos emballages et venez me rejoindre à Paris. Je ne puis vous attendre un seul jour: mon pauvre ami respire encore et m'attend. D'ailleurs, je suis trop accablé pour être un agréable compagnon de voyage.

XV

Adriani partit les yeux fermés, non pas qu'il songeât au précepte du baron, mais parce qu'il craignait de voir arriver Toinette ou Mariotte par les vignes. Il trouva M. Bosquet atterré de la nouvelle de la faillite Descombes, dont le contre-coup lui causait un assez grave préjudice. C'était un homme impressionnable et encore inexpérimenté dans les affaires. Il était si troublé, qu'il comprit peu ce que lui disait son débiteur. Adriani n'eut donc pas de peine à le tranquilliser sur son propre compte. Bosquet connaissait la probité du baron; il avait pris hypothèque, et, quand il aurait dû perdre une cinquantaine de mille francs sur la vente de Mauzères, il était de ceux qui croyaient aux grands succès, partant aux grands profits littéraires de M. de West. D'ailleurs, il venait de faire une perte beaucoup plus importante dans la famille Descombes, une perte certaine. Celle qu'il risquait avec Adriani était moindre et lui laissait de l'espoir. Elle ne l'émut pas comme elle l'eût fait la veille, et, bien que l'artiste ne lui donnât aucune garantie, il ne l'humilia par aucun doute blessant.

Le rapide voyage d'Adriani lui parut être un siècle d'angoisses et de douleurs. La certitude d'être forcé de renoncer à Laure constituait à elle seule une telle amertume, que le reste lui en paraissait amoindri. Du moins, tout ce qui pouvait faire échouer ses projets de travail et de réhabilitation ne se présenta pas trop à sa pensée. C'était bien assez de pleurer le passé, sans se préoccuper de l'avenir. Tout était flétri et désenchanté dans la vie morale et intellectuelle de l'artiste.

Il entra à Paris dans le brouillard gris du matin, comme un condamné qui se dirige vers l'échafaud et qui ne voit pas le chemin qu'on lui fait prendre. Il descendit chez Valérie. Descombes respirait encore, mais les sourds gémissements de l'agonie avaient commencé. Il se ranima en reconnaissant son ami et put lui dire à plusieurs reprises:

—Pardonne-moi! pardonne-moi!

Adriani réussit à lui faire comprendre, à lui faire croire que la somme fatale n'avait pas été versée par Bosquet, et que sa ruine n'avait aucune des conséquences funestes qui, sur toutes choses, tourmentaient le moribond; mais le malheureux Descombes, tout en exhalant ses derniers souffles, avait encore toute sa tête, toute sa mémoire. Il sentit bientôt qu'Adriani le trompait pour le consoler.

—Généreux! lui dit-il avec un regard de douleur suprême.

Puis sa raison se perdit tout à coup; il cria des mots d'argot de la Bourse, vit des chiffres formidables passer devant ses yeux, et s'efforça de les effacer avec ses mains convulsives; puis il se prit à rire, disant:

—La misère!… l'art!… Je suis peintre!…