—Écoutez, dit-elle, je ne peux ni ne veux vous tromper; mais, pour le repos et la considération de la famille, il faut que ceci reste entre nous et ne devienne pas la pâture du pays. Que le peuple et la bourgeoisie croient donc que madame Octave a de graves affaires dans le Vivarais. C'est un devoir pour vous tous de parler ainsi.

—Sans doute, sans doute, dit la tante de Roqueforte; nous comprenons bien qu'il y a autre chose, et c'est…

—C'est ce qu'il y a de plus triste au monde, reprit la marquise. Ma belle-fille est folle!

Là-dessus, elle raconta comme quoi, sans motifs appréciables à la raison humaine, Laure, après être partie pour voyager, était revenue, au moment où elle annonçait dans ses lettres l'intention de prolonger son absence; comme quoi elle était arrivée, l'avant-veille, à Larnac, avec l'intention apparente d'y rester, et comme quoi elle était repartie au bout de vingt-quatre heures, sans s'expliquer aucunement.

—Tout me porte à croire, ajoutait la marquise, qu'elle a pris goût à sa petite propriété dans l'Ardèche, et qu'elle a la fantaisie d'y faire bâtir, pour passer les étés dans un climat moins chaud que le nôtre. Dans tout cela, je ne vois rien à blâmer, sinon le silence qu'elle garde sur ses projets; mais cela même ne saurait m'offenser, puisque la pauvre créature ne sait pas trop elle-même ce qu'elle veut, et que l'air distrait et presque égaré que vous lui avez vu par moments est maintenant sa physionomie habituelle. J'attendrai de savoir où elle est pour aviser à ce que je dois faire. Si son mal augmente au point que mes soins lui soient nécessaires, je tâcherai de la ramener ici, ou bien je la suivrai où elle souhaitera que je la suive. Me voilà donc parmi vous comme l'oiseau sur la branche, et attendant, en ceci comme en toutes choses, la volonté de Dieu!

Il ne fut point question d'Adriani. On sut, au bout de quelques jours, qu'un inconnu avait fait une visite aux dames de Larnac; mais on n'apprit sur cette visite rien d'assez particulier pour la faire coïncider avec le départ subit de Laure. La marquise répondit, sur ce point, de manière à écarter toute idée de rapprochement, et dit qu'elle croyait avoir reçu ce jour-là les offres d'un commis-voyageur dont elle ne savait même pas le nom.

XIII

Journal de Comtois.

Mauzères, 10 septembre 18…

J'avais bien raison de penser que j'aurais du désagrément avec mon artiste. Ce n'est pas qu'il soit mauvais garçon: c'est, au contraire, un bien bon enfant, et que je considère comme un vrai camarade. Mais tous les artistes sont, ou des toqués ou des canailles. Le mien est dans les toqués. Il me fait volter de Mauzères à Vaucluse, et de Vaucluse à Mauzères, le temps de défaire sa valise, de brosser son habit et de refaire sa valise. Par bonheur que je m'étais dépêché d'aller voir la fontaine de M. de Pétrarque; sans quoi, je ne l'aurais pas vue. Si ce n'est que je crois qu'il a de l'amitié pour moi, je me demanderais pourquoi il me garde, car je ne lui sers qu'à le raser, et encore faut-il que je le guette pour l'empêcher de se raser lui-même. Je pense bien qu'il n'a pas toujours eu le moyen de se faire servir et qu'il n'en a pas l'habitude. Mais il paraît bien qu'il a celle de courir et d'échiner son monde, car je suis sur les dents, qui, par parenthèse, me font toujours bien mal.