—C'est bien, je me rends!
La mort tragique de son fils n'entama point ce mâle courage. Elle avait sans doute des entrailles maternelles, et elle en ressentit le déchirement; mais, la première consternation passée, on ne s'aperçut de sa douleur qu'à la disparition complète du rare et pâle sourire qui effleurait parfois jadis ses traits austères. Quelques fils argentés se mêlèrent à ses cheveux, jusque-là noirs comme l'ébène. On jugea qu'elle avait mortellement souffert sous son air résigné. C'est possible, c'est probable; mais ce ne fut pas seulement la piété qui triompha de ses regrets, ce fut l'orgueil et même la vanité. Il n'est point de femme belle sans complaisance secrète pour elle-même. Faute de charmes, la belle Andrée n'avait jamais plu à personne. Elle le savait, elle l'avait senti. Elle savait aussi qu'elle ne pouvait briller ni par l'esprit, ni par l'instruction. Elle s'enveloppa dans sa fermeté de caractère, qu'en plus d'une occasion on avait remarquée, et que son mari vantait pour avoir quelque chose à vanter dans son intérieur. Elle s'y enferma si bien, que nulle matrone romaine n'y eût mis plus de pompe et de solennité.
Au moment où Adriani approchait du château, Laure et sa belle-mère, assises dans un assez beau salon, qui passait pour somptueux dans un pays où le luxe a fort peu pénétré, causaient ensemble pour la première fois depuis bien longtemps. Laure, involontairement, mais profondément froissée par le stoïcisme intolérant de la marquise, s'était presque toujours renfermée dans un silence respectueux, se disant, avec raison, qu'une personne dont toute l'action morale se bornait à la science des égards n'avait pas droit à autre chose que des égards. Arrivée la veille et très-fatiguée, Laure s'était levée tard et commençait avec la marquise un entretien qui ne pouvait être un épanchement et qui prenait le caractère d'une explication.
—Eh bien, ma fille, dit la marquise, dont la voix inflexible ne savait mettre aucune douceur dans ce parler maternel, vous êtes reposée, vous pouvez me parler de vous-même. Mademoiselle Muiron, que j'ai interrogée ce matin sur votre santé, m'a répondu que vous étiez à la fois mieux et plus mal; mais cette bonne personne a si peu de jugement, que j'aime mieux ne m'en rapporter qu'à vous. Je ne saurais la suivre dans son langage affecté et dans ses réponses embrouillées. Voyons, comment vous trouvez-vous au physique et au moral, après l'étrange voyage que vous venez de faire?
Laure se sentit peu disposée à répondre à des marques d'intérêt qui ressemblaient à une critique. Elle se contenta de sourire avec mélancolie et de demander pourquoi la marquise qualifiait son voyage d'étrange.
—Je ne prétends pas ridiculiser vos démarches, ma très-chère, répondit la marquise, encore moins les blâmer. Je me suis permis seulement de penser que vous étiez bien jeune pour quitter ainsi l'aile maternelle, et bien faible de santé pour vous jeter dans la solitude.
Laure garda le silence, décidée à n'entamer jamais aucune lutte avec sa belle-mère. Celle-ci reprit:
—Vous êtes maîtresse de vos actions, je le sais, et je reconnais vos droits à l'indépendance. Ce n'est donc pas de moi que vous relèverez jamais, mais des convenances d'un monde qui n'aura pas pour vous l'indulgence à laquelle vous prétendez.
—Je ne prétends à rien, répondit Laure; mais puis-je savoir de quoi ce monde souverain m'accuse?
—De rien que je sache; mais il s'étonne un peu, et peut-être trouverez-vous avec moi qu'il ne faudrait même pas inquiéter les jugements humains.