En dehors du théâtre, l’empereur ne renie pas ses amis les artistes. S’il en rencontre au Jardin d’hiver, quand il fait sa promenade quotidienne, il s’arrête, leur serre la main et s’entretient avec eux ; un honneur dont bien peu de généraux mêmes pourraient se vanter. Voici une petite anecdote qui m’a été contée par un des principaux artistes :
M. Luguet, le directeur de la troupe, soit dit en passant, le frère de Marie Laurent et de René Luguet, du Palais-Royal, et l’excellent Adolphe Dupuis traversaient tous deux le Jardin d’hiver, quand ils virent l’empereur déboucher d’une allée, seul, à pied, et suivi de son terre-neuve. Dupuis, pour ne pas s’enrhumer en ôtant son bonnet fourré — un artiste qui est sur l’affiche doit se ménager — porta la main à sa coiffure, rendant ainsi les honneurs militaires au souverain. L’empereur s’arrêta.
— Oh, oh ! fit-il, comme vous faites bien le salut militaire, monsieur Dupuis ! Vous avez donc servi ?
— Oui, sire, répondit le premier rôle.
— Et dans quel régiment ?
— Dans les chasseurs d’Orléans, sire, sous le roi Louis-Philippe.
— Ah ! j’ai beaucoup entendu parler de votre colonel. Il est mort si jeune ! Quel dommage ! Et vous, monsieur Luguet, avez-vous aussi servi ?
— Mon Dieu, sire, oui, fit le directeur du théâtre Michel, j’ai été dans la garde nationale.
— Oh, oh ! répondit l’empereur en souriant, vous n’avez été qu’un soldat de carton !
Malgré les préoccupations du moment, l’empereur ne voulut pas priver les bénéficiaires de sa présence. Je le vis dans sa loge, attentif et bienveillant, le soir où, pour la représentation de Mme Tholer, une émigrée de la Comédie Française, on donnait pour la première fois, devant une salle splendide, un ruissellement d’uniformes et de diamants, l’Étrangère.